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Une vie dédiée à la révolution, à l'arabité et à la philosophie

Né en 1921 à Meskana, une cité de wilaya d’Oum El-Bouaghi, dans l’Est de l'Algérie, Abdallah Cheriet incarna, jusqu'à sa disparition le 9 juillet 2010, les valeurs centrales d'un authentique nationalisme-révolutionnaire arabe et algérien : érudition, dévouement à la cause nationale, droit des peuples. Son parcours commence dans son village natal quand il intègre l’école coranique , de même que l'école française. Nous sommes en 1927. Cinq ans plus tard, c'est dans le cadre du mouvement islahiste algérien qui poursuit sa formation. En effet, il rejoint en 1932, à Tébessa, l’école de l'Association des Oulémas Musulmans Algériens, du Cheikh Abdelhamid Ibn Badis,« Education des enfants ». Cette institution était dirigée par le Cheikh Larbi Tebessi. Nous retrouvons Abdallah Cheriet en Tunisie, en 1938, où il continue ses études pendant un an. Le déclenchement de la seconde guerre mondiale et son impact au Maghreb l'oblige à les interrompre. Mais sa soif de connaissance est telle qu'il se rend à Constantine afin de suivre les enseignements des différentes Medersa. La guerre terminé, notre jeune homme retourne en Tunisie conclure sa formation à la Zitouna. En 1946, il reçoit son diplôme qui lui permet d'enseigner. Il a, alors, 25 ans.

Profondément pénétré de l'Idée nationale arabe, fermement enraciné dans la culture arabo-islamique, il chérit le désir de rendre au Machreq. Grâce à Mohamed Khider, représentant du Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD) à l’Assemblée nationale française, Abdallah Cheriet peut se rendre à Damas, et ensuite Beyrouth, avec un faux passeport ! En 1947, il commence donc un nouveau cycle d'étude à l’université de Damas. Après une première année consacrée à la littérature arabe, il a décide d'opter pour un nouveau champ d'étude, et le choix est révélateur de la rigueur intellectuelle qu'il entend donner à sa conception du monde : la philosophie. Il y reste plusieurs années, et en 1951, il reçoit sa licence. Durant ces années, il se familiarise avec l'univers de la pensée politique arabe qui est en plein effervescence, entre le Parti de la Résurrection Arabe Socialiste (Ba'th), le Parti Social National Syrien, le mouvement communiste, les Frères musulmans... Mais, en Algérie, à son retour, il ne trouve aucun lieu pour exercer ses compétences. C'est Ainsi qu'il se rend une nouvelle fois à Tunis, enseigner au sein de l'Institut des sciences modernes, qui vient d'être fondé créé à la Zitouna.

Issu du mouvement badisien et du nationalisme arabe, Abdallah Cheriet ne pouvait pas être un simple spectateur de la révolution armée qui venait de se déclencher le Premier novembre 1954, et quelques mois après il intègre la délégation politique du Front de Libération Nationale. L'une de ses fonctions, il y aura la traduction en langue arabe des documents du FLN. Il jouera un déterminant dans la communication internationale de la révolution et dans son rayonnement planétaire, à travers en particulier les organes centraux du FLN, El-Mouqawama et El-Moudjahid. Il rédigera bon nombre de leur éditoriaux. A l'indépendance, de retour au pays, il devait assumer une fonction dans le secteur de l'information du FLN, mais il fera les frais des rivalités fratricides ente Ahmed Ben Bella et Mohammed Khider.

C'est à l’université d’Alger qu'il entend déployer son savoir et sa pédagogie. Il y deviendra professeur de philosophie et assumera cette tâche jusqu'à sa mort. En 1972, il soutient sa thèse de doctorat sur la pensée morale d 'bn Khaldun, l'une de ses grandes sources d'inspiration. Avec raison, des observateurs diront de lui qu'il fut l'un des bâtisseurs de l'Université algérienne indépendante. Dans les années 1970, il recevra les hommages du Président Houari Boumediene, en raison de sa labeur dans les domaine intellectuel, éducatif et politique. Le président Abdelaziz Bouteflika fera de même quand Abdallah Cheriet publiera son livre consacré à La place de la Révolution algérienne dans la presse internationale.

Cet ouvrage était le dernier d'une longue série. La seule mention des titres de ses œuvres permet de mesurer l'importance de la pensée du docteur Abdallah Cheriet
L’Algérie dans le miroir de l’histoire
L’éthique chez Ibn Khaldûn
Cendres
Dialogue idéologique avec Abdallah Laroui sur la question sahraouie et la cause palestinienne
La pensée politique moderne et l’effort idéologique en Algérie
Le problème idéologue en Algérie et les questions de développement
L’histoire de la culture au Machrek et au Maghreb
La bataille des concepts
Les sources philosophiques de la pensée socialiste
De la réalité de la culture algérienne
Réflexions sur la politique de l’enseignement et de l’arabisation
Textes choisis de la philosophie d’Ibn Khaldûn
Dialogue idéologique
Ethique occidentale en Algérie

Abdellah Chariet fut aussi un poète, et un homme de médias, présent dans la presse nationale, comme les journaux Al-Chaab ou Al-Mujâhid ath-thaqâfî, la presse arabe (notamment tunisienne), et à la Radio Télévision Algérienne (avec par exemple un autre grand nationaliste, le professeur Abdelmajid Meziane).

Défense de la Langue arabe
On se souvient de ses articles retentissants publiés dans le journal Al Chaab (29, 30, 31 août, 1er, 3, 4, 5 et 6 septembre 1977) quand il pris à partie la politique hostile à l'arabisation orchestrée par Mostefa Lacheferf, nommé en avril de la même année à la tête du Ministère de l'Education nationale. Celui-ci venait, en effet, de publier une série d'articles dans El Moudjahid (9, 10 et 11 août 1977) pour légitimer la « pause » dans le processus d'arabisation. Significativement, on notera que les articles de Mostefa Lacheraf étaient en français, tandis que ceux d'Abdallah Cheriet étaient en arabe. Dans ses articles, Abdallah Cheriet se révèle être un philosophie authentique, un philosophique de l'éducation, de la pédagogie, de l'action culturelle. Voici un condensé de sa réflexion :

« L'Auteur reproduit en ses deux premiers articles, la communication qu'il avait présentée au Congrès des sociologues arabes d'Alger, sous le titre « Langue et société ». Il y évoque la diglossie arabe, coexistence d'une langue littéraire qui permet à tous les pays arabes de communiquer entre eux et d'une langue parlée divisée en nombreux dialectes régionaux, qui ne permettent ni la communication avec le reste du monde arabe ni l'accès à la culture. Il estime que rien de grand et de durable ne pourra être fait dans le domaine de l'enseignement et donc du développement, tant que cette dualité subsistera, et qu'il faut s'attacher résolument à faire évoluer les dialectes, « en sorte que notre société en vienne un jour à parler comme elle écrit et à écrire comme elle parle ». Et il blâme « nos intellectuels ... demeurés attachés à leur supériorité par rapport aux parlers de leur milieu social ».
M. Cheriet reproche ensuite à M. Lacheraf d'attribuer « les carences » de l'enseignement en Algérie « à la seule arabisation ». Il fait observer que seules les trois premières années de l'enseignement primaire sont entièrement arabisées et qu'ensuite commence le bilinguisme. « Je ne crois pas, écrit-il, que si nous avions continué à enseigner deux langues à l'enfant dès sa première année scolaire - compte tenu du nombre effarant d'enfants et du petit nombre des enseignants formés trop rapidement - le niveau serait meilleur. Je crois même que ce serait le contraire ».

Il conteste aussi la distinction opérée par M. Lacheraf entre « la langue considérée comme « forme » et l'enseignement considéré comme « fond », ceci au nom des conclusions de la psychologie moderne. Une langue n'est pas « neutre » : « comment pourrions-nous donner forme au « nationalisme » dans l'esprit, la sensibilité et l'imagination de l'enfant algérien, en français? » A l'étroitesse d'esprit et aux « calculs » reprochés par le ministre à maints arabisants, il oppose le mépris pour la langue arabe que professent certains francisants. Mais il estime surtout que M. Lacheraf a rapetissé le problème en le ramenant à une critique des arabisants, et qu'il serait d'ailleurs aussi injuste de le ramener à une critique des francisants. « Notre carence dans l'enseignement n'est qu'un aspect d'une carence plus générale de notre vie sociale » et l'auteur dit leur fait à la fois aux intellectuels et aux hommes politiques, qui se contentent d'une critique « sentimentale de notre retard » mais n'ont jamais mené à bien un travail sérieux d'analyse débouchant sur des solutions.

Il va jusqu'à reprocher au ministre « l'étroitesse de ses horizons » : « De même qu'il simplifie le problème de l'enseignement en attribuant sa maladie à l'arabisation, de la même manière, il simplifie la maladie de l'arabisation en l'attribuant aux maux dont souffrent les arabisants, et, enfin, il simplifie ces maux en les ramenant à une question de fanatisme ». Il regrette aussi qu'avant de publier ses articles, le nouveau ministre n'ait pas parcouru l'Algérie et procédé à une enquête approfondie sur l'état de l'enseignement en Algérie: il aurait découvert que « le bilinguisme n'est pas une voie révolutionnaire pour l'enseignement mais une voie bourgeoise. Car ce n'est pas le bilinguisme qui donne au peuple sa formation socialiste ». Il y a « une étonnante paresse » à recourir à « l'enseignement étranger parce qu'il est tout prêt et à la langue étrangère parce qu'elle est toute prête et que la nôtre est arrivée comme nous ». Autant importer une usine « clefs en main », que nous ne saurions pas faire fonctionner.

Le bilinguisme en Algérie, pour M. Cheriet, ne consiste pas à apprendre une langue étrangère (ce qu'il proclame indispensable) mais à apprendre l'arabe comme langue et à enseigner les sciences et les autres matières en français: l'objectif à atteindre, c'est d'arriver à pratiquer le contraire, à savoir « que l'on enseigne le français ou toute autre langue étrangère comme langue, et que l'arabe, les sciences et les autres matières soient étudiées en arabe, tout cela, bien entendu, selon nos disponibilités en enseignants et professeurs compétents ». Suit un éloge (empoisonné ?) du Professeur Lacheraf, « un de nos plus grands écrivains de langue française, suivi de ces « regrets » : « Personnellement, j'aurais préféré qu'il nous écrive ses articles directement en arabe, dût-il redoubler la peine qu'il a dû éprouver à les écrire en français; car alors, il aurait écrit au sujet des arabisants, aux arabisants. En écrivant en français, il écrit à leur sujet, il ne leur écrit pas ». Et les regrets s'élèvent encore d'un degré : « En tant que ministre, il aurait été bien plus beau de sa part et plus accordé à sa responsabilité nationale de s'adresser aux arabisants et aux francisants ensemble, comme à des frères qui travaillent avec lui... pour les mobiliser tous en vue du combat unique où chacun profite des connaissances de l'autre, en vue d'un travail en équipes où chacun comblerait les lacunes de l'autre ».

M. Cheriet va plus loin dans sa critique du bilinguisme: il y voit un danger pour le régime que s'est donné l'Algérie. Le bilinguisme, dit-il n'est pas « un système révolutionnaire d'enseignement » car il sert à former une élite parmi les élèves, spécialement parmi ceux qui ont des attaches sociales bourgeoises ». Cette élite constitue l'élite administrative, « qui gère déjà aujourd'hui notre appareil d'Etat ». Cette élite est et sera de plus en plus coupée des masses populaires et ce n'est pas ainsi qu'on pourra « construire le socialisme ». D'ailleurs, « aucun régime révolutionnaire, de Cuba à la Chine et au Viet-Nam » n'a adopté le bilinguisme dans l'enseignement ou l'administration.

L'enseignement de l'enfant n'est pas tout, selon M. Cheriet, ce qui compte c'est la formation humaine de tout un peuple et elle ne peut se faire dans une langue étrangère. « Il n'est pas raisonnable de franciser tout un peuple, même si quelques uns de ses enfants le sont ». Et de conclure durement: « Non, l'enseignement n'est pas théorie d'un ministre mais choix d'une nation, politique d'un pays... Il ne suffit pas de traiter ce problème de l'enseignement et de l'arabisation en journaliste ». (Adam, 1978, pp. 637-639)

Être fidèle
Je n'ai pas connu Abdallah Cheriet, mais j'aurais été fier d'être son élève à l'Université d'Alger. Il m'aurait donné des leçons en arabité, en sagesse philosophique, en éthique de l'action, en modernité arabe. Mais, Abdallah Cheriet n'est pas mort, mais si, à l'âge de 89 ans, il fut enterré au cimetière d'El-Alia, à Alger. Il est là présent, comme source d'inspiration, comme source d'imagination sociale, comme appel à la Renaissance.

Note
Adam, André (1978). Algérie. Chronique sociale et culturelle. In Hubert Michel & Maurice Flory (sous la direction de), Annuaire de l'Afrique du Nord 1977 (pp. 637-639). Paris : Éditions du CNRS.

 

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