Brahim Makhos

Qui se souvient en Algérie de Brahim Makhos, héros de la révolution arabe, membre de l'Armée de Libération Nationale, ancien dirigeant de la Syrie nationaliste arabe, opposant pourchassé par le régime assadien et accueilli par notre pays ?, par Mohammed Futuwwa

Il existe une croyance franco-berbériste selon laquelle les Arabes du Proche-Orient (les « vrais » arabes !) n'auraient, dans le fond, que du mépris pour les « Arabes » de l'Afrique du Nord (qui seraient en fait, selon eux, des « berbères » aliénés ou inconscients). Bien évidement, cette croyance devrait être considérée commun un pure délire, un fantasme ou encore du « pipi de chat »...

Le lien entre l'Algérie et la Syrie est un lien historique et spirituel. D'ailleurs, il ne remonte pas à la migration de l'Emir 'Abd al-Qader à Damas au 19ème siècle. En fait, il faut remonter loin dans le passé, avant même l'islam. Mille ans avant l'arrivée de l'islam, les Syriens, à travers les Phéniciens, et les Numides, fusionnèrent pour créer la grande civilisation punique (sur les territoires de la Tunisie et de l'Est algérien). Cette civilisation était la terreur de Rome. Tewfiq al-Madani, l'histoire algérien, a écrit une belle oeuvre sur Carthage et la civilisation punique...

Durant la guerre de libération nationale, un groupe de nationalistes arabes, de Syrie, membres et militants du Parti Ba'th de la Résurrection Arabe Socialiste, décida de rejoindre les maquisards de l'Armée de Libération Nationale, afin d'apporter leur compétence au succès de la révolution algérienne. Ils étaient tous médecins. Parmi eux Brahim Makhos.

Né en 1928 dans le petit village de Makhous, près de Lattaquié, il fut l'un des cadres du parti Ba'th. Que, dans les années 1950, l'Algérie soit l'avant-garde de la révolution arabe était une évidence pour lui et ses amis. Il témoigne ainsi : « Épouser la cause algérienne et rejoindre la lutte armée contre l'occupant français était un rêve, un devoir sacré, en même temps qu'un honneur indescriptible. On était jeunes. On était enthousiastes à l'idée de rallier nos camarades dans le combat. En vérité, notre désir d'être au front nous étreignait dès le départ, mais nos amis algériens, au déclenchement de la guerre, ne voulaient rien entendre et surtout ne pas précipiter les choses. Ils nous disaient que la révolution avait davantage besoin de cadres dans les différents domaines que de combattants, en nous exhortant à poursuivre nos études de médecine et à les achever. Ce qui fut fait en 1957, où notre vœu de rejoindre la lutte a été exaucé. On était six médecins frais émoulus à nous jeter dans le bain."

On peut dire légitimement que ces hommes constituaient une sorte de courant pro-FLN/ALN, un courant pro-algérien au sein du mouvement révolutionnaire arabe en Syrie. L'un des jeunes médecins, Noureddine al-Attassi, deviendra président de la République. Il y avait aussi Youcef Zaine, qui sera chef du gouvernement à Damas, Sefouh El Atassi, Salah Essayed, Ryadh Bermada et Brahim Makhous (qui sera ministre des Affaires étrangères).

Le premier lien est noué à Damas. Le Front de Libération Nationale y est représenté par le regretté 'Abd al-Hamid Mehri. Lui et Brahim Makhos resteront des amis jusqu'à la mort. Les jeunes nationalistes arabes rencontrent un dirigeant de la révolution, le colonel Ouamrane. Brahim Makhos continue son témoignage : « Nous avions voyagé avec lui au Caire puis en Libye, où nous attendait le chef du bureau FLN dans ce pays, Bachir El Kadi, qui nous a fourni de faux documents et de fausses identités pour gagner la Tunisie. Comme nous étions affiliés au Ba'th, qui avait des influences partout, nous avions pu acquérir des quantités de médicaments et le nécessaire pour effectuer des opérations chirurgicales. » La délégation médicale syrienne est accueillie à Tunis par le docteur Tedjini Haddam, qui était le responsable des services de santé de la révolution. L'accueil est froid, car les syriens voulaient rejoindre les maquis, alors que Tedjini Haddam voulait les maintenir en Tunisie.

Après l'indépendance, Brahim Makhos et se compagnons regagnent leur patrie d'origine, et se lancent à l'assaut du pouvoir. Chose qui est faite en 1966. De très bonnes relations existent alors entre la Syrie de Nourredine al-Attassi et l'Algérie de Houari Boumediene. C'est à ce moment que le corps de l'Emir 'Abd al-Qader est transféré de Damas à Alger. L'agression sioniste de 1967 va renforcer cette amitié algéro-syrienne.

Mais tout change en 1970 quand le ministre de l'aviation du gouvernement, Hafez el-Assad, prend la totalité du pouvoir. Le clan pro-FLN est décimé par le nouveau régime, à commencer par le président Nourredine al-Attassi, qui est mis en prison. Il restera dans les geôles du nouveau régime de 1970 à 1992. Trop malade, en 1992, il est relâché. Il meurt quelques mois après dans un hôpital. Mais il n'est pas le seul. Son premier ministre, Salah Jedid, sera lui aussi incarcéré. Il restera 23 ans en prison. Il mourra en 1993 dans un hôpital de Damas, un jour après y avoir été transféré d'une prison militaire.

Brahim Makhos a de la chance, et il parvient à rejoindre Alger ! C'est à Alger qu'il fonde une nouvelle organisation, le Parti Ba'th de la Résurrection Arabe Socialiste et Démocratique. Ce parti existe encore en Syrie, malgré la répression du régime. Il se situe dans le camp de l'opposition nationale, démocratique et anti-impérialiste. Brahim Makhos déclarait : « Le régime pourri et corrompu doit cesser ses crimes. Mais d'un autre côté, il ne faut pas que le changement soit dicté de l'étranger. Je suis contre toute intervention internationale.»

Selon son témoignage, la police politique syrienne a essayé, à plusieurs reprises, de l'assassiner dans son exil algérien, avant que le président Houari Boumediene menace le régime d'Al Assad de représailles si Brahim Makhos était inquiété...

Jusque dans les années 1980, il exercera son métier de chirurgien à l'hôpital Mustapha à Alger. Les anciens se souviennent de « ses compétences, son dévouement et sa proximité avec les malades qui l'aimaient bien… ». Brahim Makhos mourra, le 10 septembre 2013.dans de terribles souffrances, à l'âge de 88 ans. 'Abd al-Hamid Mehri disait de lui qu'il était « un authentique révolutionnaire, presque un idéaliste, toujours du côté des humbles, qui a aidé à l'émergence de la médecine algérienne naissante après l'indépendance ».