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Eléments d’une critique radicale de la modernité capitaliste/coloniale.

La contribution d’un révolutionnaire algérien : Frantz Fanon

par Mohammed Futuwwa

 

Frantz Fanon (1925-1961) est un théoricien majeur de la critique du colonialisme français en Algérie et en Afrique. La formation dans les sciences humaines - il sera médecin psychiatre – de ce militant Martiniquais qui embrassa la cause anticoloniale du peuple algérien a certainement joué dans le fait que sa pensée fait voisiner les instances politique, idéologique et philosophique. Son analyse du colonialisme est d’une sévérité qui tranche avec les accommodements et les compromis. « La grande nuit dans la quelles nous fumes plongés, il nous faut la secouer et en sortir. Le jour nouveau qui déjà se lève doit nous trouver fermes, avisé et résolus. Il nous faut quitter nos rêves et nos amitiés d’avant la vie. Ne perdons pas de temps en stériles litanies ou en mimétismes nauséabonds. Quittons cette Europe qui n’en finit pas de parler de l’homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre, à touts les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde ». Les damnés de la terre, son ouvrage majeur, exercera a une influence considérable sur une grande partie des intellectuels des pays du Tiers-Monde, et notamment sur l’Iranien Ali Shariati ou le Palestinien Edward Saïd.

 

Frantz Fanon considère que la domination coloniale n’est pas réductible à la domination des corps. Les âmes des hommes sont également dominées à travers le processus de l’aliénation. Il retrouve là les intuitions fortes de ces pourfendeurs de ce que le sociologue allemand Max Weber nommait la « modernité capitaliste », à savoir Marx et Lukàcs. Les peuples colonisés et, aujourd’hui, du Sud, ne sont pas, dans le contexte de la modernité capitaliste, pas les porteurs de leur subjectivité propres, mais les objets de la Civilisation occidentale.

 

Dans sa pensée subtile, Frantz Fanon pose que l'intellectuel colonisé devra passer par trois étapes intérieures afin de sortir définitivement de l’aliénation et de renouer avec la singularité de la conscience historique de son peuple. Il écrit dans Les damnés de la terre:

 

« Dans une première phase, l’intellectuel colonisé prouve qu’il a assimilé la culture de l’occupant. Ses œuvres correspondent point par point à celles de ses homologues métropolitains. L’inspiration est européenne et on peut aisément rattacher ces œuvres à un courant bien défini de la littérature métropolitaine. C’est la période assimilationniste intégrale. On trouvera dans cette littérature de colonisé des parnassiens, des symbolistes, des surréalistes.

Dans un deuxième temps le colonisé est ébranlé et décide de se souvenir. Cette période de création correspond approximativement à la replongée que nous venons de décrire. Mais comme le colonisé n’est pas inséré dans son peuple, comme il entretien des relations d’extériorité avec son peuple, il se contente de se souvenir. De vieux épisodes d’enfance seront ramenés du fond de sa mémoire, de veilles légendes seront réinterprétées en fonction d’une esthétique d’emprunt et d’une conception du monde découverte sous d’autres cieux. Quelquefois cette littérature de pré-combat sera dominée par l’humour et par l’allégorie. Période d’angoisse, de malaise, expérience de mort, expérience aussi de nausée. On se vomit, mais déjà par dessous, s’amorce le rire.

Enfin dans une troisième période, dite de combat, le colonisé après avoir tenté de se perdre dans le peuple, de se perdre avec le peuple, va au contraire, secouer le peuple. Au lieu de privilégier la léthargie du peuple il se transforme en réveilleur de peuple. Littérature de combat, littérature révolutionnaire, littérature nationale. Au cours de cette phase un grand nombre d’hommes et de femmes qui auparavant n’auraient jamais songé à faire œuvre littéraire, maintenant qu’ils se trouvent placés dans des situations exceptionnelles, en prison, au maquis ou à la veille de leur exécution ressentent la nécessité de dire leur nation, de composer la phase qui exprime le peuple, de se faire le porte-parole d’une nouvelle réalité en actes. »

 

Frantz Fanon s’inscrit résolument dans le courant de la critique de la modernité capitaliste occidentale. Il a en particulier déconstruit l'argumentaire pseudo-universaliste et pseudo-humaniste de l'idéologie coloniale. Son expérience de médecin est ici révélatrice.

 

Certes, on dira que le médecin, « par vocation », est au service du plus grand nombre et, parmi eux, des plus fragiles. Pourtant, l’histoire réelle de la médecine contemporaine invalide cette « croyance ». Nous ne prendrons qu’un seul exemple, celui du rôle de la médecine dans le système idéologique de légitimation du colonialisme, notamment celui de la France en Algérie et en Afrique noire. En 1959, en pleine guerre de libération du peuple algérien, Frantz Fanon écrivait ceci :

 

« La science médicale occidentale introduite en Algérie en même temps que le racisme et l’humiliation, a toujours, en tant que partie du système oppressif, provoqué chez l’autochtone une attitude ambivalente. On retrouve d’ailleurs cette ambivalence à propos de tous les modes d’être présent de l’occupant. Avec la médecine, nous abordons l’un des traits les plus tragiques de la situation coloniale. En toute objectivité et en toute humanité, il est bon qu’un pays techniquement plus avancé fasse profiter un autre de ses connaissances et découvertes de ses savants. Quand la discipline considérée vise la santé de l’homme, quand elle a pour principe même de faire taire la douleur, il est clair qu’aucune conduite négative ne saurait se justifier. Mais précisément, la situation coloniale est telle qu’elle accule le colonisé à apprécier péjorativement et sans nuances tous les apports du colonialisme. Le colonisé perçoit dans une confusion presque organique le médecin, l’ingénieur, l’instituteur, le policier, le garde-champêtre. La visite obligatoire du médecin au douar ou au village est précédée du rassemblement de la population par les soins des autorités de police. Le médecin qui arrive dans cette atmosphère de contrainte globale, ce n’est jamais un médecin indigène mais toujours un médecin appartenant à la société dominante et très souvent à l’armée. Les statistiques sur les réalisations sanitaires ne sont pas interprétées par l’autochtone comme amélioration dans la lutte contre la maladie, en général, mais comme une nouvelle preuve de la prise en main du pays par l’occupant. Le sanatorium de Tizi-Ouzou, les blocs opératoires de l’hôpital Mustapha à Alger, quand ils sont présentés par les autorités françaises aux visiteurs, veulent dire à la fois : « Voilà ce que nous avons fait pour les hommes de ce pays ; ce pays nous doit tout ; sans nous, il n’y aurait pas de pays. » (Fanon, 1968, 107-108) »

 

Nous nous sommes permis cette longue citation pour rappeler que la médecine – la « science médicale », les techniques thérapeutiques et le corps médical – peut tout à fait s’inscrire dans une démarche fondamentalement oppressive, et cela indépendamment de la volonté et des « bonnes intentions » du praticien. On lira également avec profit, toujours de Frantz Fanon, « Guerre coloniale et troubles mentaux », publié une première fois en 1961 (Fanon, 2002). L’explication de cette donnée tient à ce que la médecine, en tant que structure de l’existence collective, au même titre, d’ailleurs, que l’éducation, ne se réduit pas à un champ de travail interpersonnel, à une simple relation entre le médecin et le patient. En réalité, cette relation ne prend toute sa signification que dans la mesure où nous l’insérons dans le champ de la totalité réellement présente. En ce sens, les questions médicales sont, in fine, des questions supramédicales : politiques, culturelles, éthico-philosophiques.

 

Fanon, Frantz (1968). Sociologie d’une révolution. Paris : François Maspéro.

Fanon, Frantz (2002). Les damnés de la terre. Paris : La Découverte.

 

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