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Le 19 mars 2005, l’occasion de la tenue, à Alger, du Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement, des intellectuels et militants, appartenant essentiellement aux courants nationalistes, islamistes et démocratiques - Ahmed Ben Bella, Ali Kafi, Mohamed-Salah Yahyaoui, Ahmed Mahsas, Abdelhamid Mehri, Mouloud Hamrouche, Ahmed-Taleb Ibrahimi, Lakhdar Bouragaâ, Rachid Benyellès, Ali Yahia Abdenour, Hocine Zahouane, Abderahmane Chibane, Abdallah Djaballah, Mohamed Saïd, Yazid Benaïcha, Nouria Hafsi, Mohamed Idar, Mohamed Korso, Athmane Saâdi, Khaled Bensmaïl, Nabil Yahyaoui, Abdelmadjid Menasra, Mohamed Felah, Ahmed Issad, Abdelkader Belahssène, Ahmed Dane, Ali Benmohamed, Tahar Benaïcha… - on rendu publics une Lettre dans laquelle ils rappellent un certains de principes du mouvement révolutionnaire arabe, en particulier à propos des questions relatives au « terrorisme », à l’Iraq, à la Palestine et au Liban.

Lettre à la conférence arabe au sommet

Majestés, Excellences chefs d’Etats et de gouvernements arabes Bienvenue à vous en terre d’Algérie dont le peuple a vu la nation arabe s’unir comme un seul homme pour le soutenir et l’appuyer dans sa lutte armée contre la colonisation française de peuplement.
L’indépendance de l’Algérie et la victoire de son combat glorieux ont été considérés par les Arabes comme un triomphe pour la nation arabe tout entière et comme une victoire indéniable pour toutes les causes de justice et de liberté dans le monde.

Vous vous réunissez sur cette terre à un moment où son peuple commémore le cinquantenaire de sa révolution victorieuse et où la Ligue arabe, qui a soutenu l’Algérie dans son combat libérateur, fête le 60e anniversaire de sa création.

La concomitance de ces deux événements nous amène à vous exprimer en toute franchise notre avis sur un certain nombre de questions soumises à votre respectable réunion. Un avis qui se fonde sur une vision critique et consciente de ce qui a été vécu par nos peuples en événements et expériences, ainsi que sur une appréhension consciente et réaliste des défis qui se dessinent à l’horizon.

La question du terrorisme
Certaines mains que vous serrerez aujourd’hui en Algérie sont celles de moudjahidine et de militants qui étaient désignés - durant notre révolution armée - comme des terroristes, et qui relèveraient aussi des critères du terrorisme tels qu’adoptés aujourd’hui par les Etats-Unis.

Critères qu’ils veulent imposer à l’ensemble du monde dont nous faisons partie et dont nous sommes même la partie la plus ciblée. Nous attendons de vous un rejet franc de l’amalgame délibérément entretenu entre la lutte de libération et les autres formes de violence qui sont inacceptables.

Nous souhaiterions que les décisions des dirigeants arabes n’amènent pas, ni explicitement ni implicitement, à culpabiliser ceux qui sont aujourd’hui dans la position où étaient les moudjahidine algériens hier. Il n’est pas difficile de reconnaître les moudjahidine d’aujourd’hui en revenant simplement à l’essence des causes qui les poussent à sacrifier leur vie pour elles.

Les Etats occidentaux instrumentent la lutte contre le terrorisme pour couvrir différents objectifs en faisant une lecture religieuse de l’ensemble des phénomènes de violence qui les ciblent dans le monde arabe et islamique. Cette lecture est utilisée pour caresser dans le sens du poil les jugements préconçus latents dans les sociétés occidentales à l’égard de l’islam et des musulmans, et pour occulter en même temps les fautes et les injustices des politiques occidentales à l’égard de nombreuses causes qui intéressent la nation arabe et le monde musulman.

Ces injustices sont le moteur fondamental de la violence et de son extension dans les relations internationales. Se contenter, en guise de réponse à cette campagne, de dénoncer l’extrémisme - qui est présent chez les adeptes de toutes les religions - ou s’évertuer à expliquer la nature tolérante de la religion musulmane, sans mettre directement en cause la responsabilité des politiques occidentales et celle des Etats-Unis en particulier dans l’extension de la violence, constitue une dérobade à l’impératif de poser le problème dans toutes ses dimensions.

Ce serait également faire preuve de connivence avec les courants extrémistes qui dominent aujourd’hui la politique extérieure américaine, et qui entendent imposer leur vision au reste du monde. En s’abstenant de s’opposer fermement aux fautes des politiques occidentales et à leurs injustices dans la nation arabe et le monde islamique, les Etats arabes cultivent chez de nombreuses couches des sociétés musulmanes l’idée que le recours à la violence est devenu l’unique voie pour remédier au renoncement et à l’abandon des causes justes par les gouvernants.

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La question palestinienne
La scène arabe n’a jamais manqué, un seul jour, depuis la naissance de la cause palestinienne, d’initiatives extérieures qui se prétendent déterminées à la résoudre. Toutes ces initiatives se terminent en fin de compte par un échec et par un effritement des positions arabes.
Les initiatives actuelles ne sortent pas de ce schéma. Elles ont pour fonction de donner uniquement l’impression qu’un arrangement équitable est à portée de main. Si la politique arabe officielle a choisi de parier sur une solution de la question palestinienne sur la base de la légalité, malgré ce qu’elle comporte d’injustice, Israël, en revanche, a montré qu’il n’était prêt à aucune solution véritable et juste.

C’est ce qui conforte la position de ceux qui rejettent ce type de solution qui ne prend pas en compte les droits du peuple palestinien dans leur intégralité. La stratégie de la négociation acceptée par la partie arabe permet à Israël de se délier facilement de tout engagement sérieux sur la voie de la solution, et confine les Arabes dans une position défensive fragile.

Circonstance aggravante, la partie arabe a été jusqu’à renoncer à une action politique ferme et se plaît à attendre que les autres assument des rôles fondamentaux dans une bataille où se décide l’avenir de la nation arabe. Au moment où certains Etats arabes reconnaissent Israël, où des pressions s’exercent pour amener d’autres Etats arabes à en faire de même, et où s’élèvent les appels à la normalisation avec l’entité sioniste, nous constatons que le projet d’Etat palestinien est, dans les démarches politiques occidentales, constamment reporté et demeure conditionné au bon vouloir d’Israël.

Aussi, nous pensons que le moment est venu pour les dirigeants arabes de faire une proclamation collective, considérant que l’Etat palestinien existe sur les territoires occupés en 1967, avec El-Qods pour capitale, de mobiliser la diplomatie arabe pour présenter la candidature de la Palestine en qualité d’Etat membre de l’ONU, et d’appeler l’ensemble des Etats à le reconnaître.

De tirer toutes les conséquences politiques et juridiques de cette reconnaissance, d’aider l’Etat palestinien à assumer ses missions de représenter le peuple palestinien dans tous les domaines et en priorité à mener les négociations sur les grandes questions en suspens et, en premier lieu, l’attachement au retour des réfugiés dans leurs foyers.

Le suprême paradoxe que les peuples arabes ne comprennent pas est qu’au moment où les Arabes acceptent de reconnaître Israël, ils hésitent à considérer que l’Etat palestinien existe dans les limites d’une légalité internationale tronquée et attendent qu’Israël donne son accord à la naissance d’un Etat palestinien.

La question irakienne
La présence américaine en Irak, quelles que soient ses causes et ses prétextes et les couvertures juridiques qui lui ont été données par la suite, est une occupation illégale par la force et une violation de la souveraineté nationale de ce pays.

Le maintien de la présence des forces américaines ne contribue pas à instaurer la sécurité et la stabilité politique recherchées en Irak. Il est même un facteur important de l’absence de sécurité et de stabilité. Lier le retrait des troupes étrangères d’Irak aux nécessités de la lutte contre le terrorisme ou de la diffusion de la démocratie dans le monde arabe signifie que l’on théorise et que l’on se prépare à une occupation de longue durée.

D’un autre côté, l’occultation politique des forces de la résistance armée à cette occupation est une erreur qui ne peut se justifier par l’évolution de la situation irakienne avec ce qu’elle induit comme violence inacceptable, non identifiée et aux motivations et finalités inconnues.

Nous attendons des dirigeants arabes qu’ils soutiennent les démarches et les multiples appels pour le retrait des forces armées étrangères d’Irak, qu’ils encouragent l’unité des rangs irakiens, tous les Irakiens, pour exiger ce retrait et préserver l’unité et la souveraineté de l’Irak, pour éloigner toutes formes de violence dans le règlement des différends entre Irakiens et enfin pour construire l’avenir sur la base du dialogue et des choix du peuple irakien.

La question libanaise
Les circonstances malsaines qui se sont instaurées depuis un certain temps dans ce pays arabe, grand par sa position et son rayonnement, ont révélé, au niveau international, une alliance entre les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne agissant comme un véritable nouveau tutorat sur le Liban et l’ensemble de la région arabe.

Les dirigeants arabes sont invités à faire en sorte que le peuple libanais dispose de tous les moyens lui permettant de résoudre ses problèmes par lui-même, sans intervention extérieure proche ou lointaine, de protéger la résistance et de refuser la tutelle déguisée exercée par les Etats cités sous prétexte de défendre la liberté et les droits de l’homme.

Les erreurs commises au Liban, que le président syrien Bachar El-Assad a reconnu, sont inhérentes à la nature même de nombre de régimes arabes. Si le retrait de l’armée syrienne contribue à en tarir la source au Liban, la sagesse recommande qu’il faut en extirper les racines de tous les régimes au pouvoir dans le monde arabe afin d’éviter les évolutions négatives qu’ils peuvent provoquer.

Cela implique un renoncement à la politique du monopole et de l’exclusion qui a élargi le fossé entre les peuples et les régimes au pouvoir, comme cela implique également l’instauration de régimes réellement démocratiques assurant la participation des peuples à la décision politique et à une gestion saine de l’Etat et de la société.

Au niveau international, cela implique un rejet des solutions minées qu’on veut imposer de l’extérieur à la région arabe.

Veuillez agréer, Majestés, Excellences, l’expression de notre profond respect.

Source : Le Jeune Indépendant, 21 mars 2005 (texte traduit de l’arabe par R.N.)