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« Le peuple d'Algérie est Musulman et à l'Arabité il appartient !

Qui donc a dit qu'il s'est détourné de son origine, ou a dit qu'il est mort,

il aura alors menti, ou a comme dessein de l'assimiler,

son vœu est alors une demande impossible.

Jeunesse tu es notre espoir, et par toi, le matin s'est approché,

arrache de cette vie ses armes, et affronte les défis sans crainte,

et élève le phare de la justice et de la bonté et terrasse celui qui a agressé,

et éradique de leurs racines les traîtres, c'est d'eux que provient la tare,

et fais goûter aux injustes un poison mêlé à de l'horreur, et bouscule les esprits des inertes,

peut-être alors le bois prendra vie.

A celui qui veut notre amitié, alors il sera le bienvenu,

et celui qui veut notre humiliation, que soit sur lui la honte et la guerre !

Ceci est la devise de notre vie, par la lumière elle a été écrite et par la flamme,

jusqu'à ce que revienne à notre peuple ce qu'il a perdu de son prestige,

ceci est ma promesse pour vous jusqu'à ce que je sois étalé dans la terre,

et si je devais périr, alors mon cri sera que vive l'Algérie et que vive les Arabes. »

Abd al-Hamid Ibn Badis, 1936

(dans une traduction de l'arabe réalisée par Dalia Dzf, que je remercie ici pour son soutien)

 

Durant deux bonnes décennies, des années 1920 jusqu'en 1940, Abd al-Hamid Ibn Badis fut le principal représentant algérien de la mouvance islahiste (dit aussi salafiyya) qui émergea dès le siècle précédent comme l'œuvre politico-religieuse de deux hommes du Machreq, Djamal ad-Din al-Afghani et le Cheikh Mohammed Abdou. Cette mouvance était en quelque sorte l'aile activiste et théologique d'un vaste mouvement transdisciplinaire de restauration de l'âme arabo-musulmane, de reconstruction de la Nation arabo-musulmane comme sujet historique souverain, face, bien évidemment, à la pénétration coloniale-impérialiste de l'Occident. Ce mouvement fut nommé Nahda. Le sens de ce dernier terme est celui de « redressement », de « verticalisation ». En effet, la Nahda est un mot arabe qui procède de la racine NHD, qui signifie « se lever », « se dresser ». Ainsi, la Nahda est d'abord un redressement civilisationnel, pour réaffirmer la personnalité historique de la Nation arabe. La Nahda est née comme une réaction à la fois à la domination occidentale qui commence par l'attaque contre l’Égypte, en 1798, et contre l'Algérie, en 1830, par la France, et à l'état de décadence interne. D'emblée, ce mouvement se révèle global, holistique, et non pas uniquement politique. Tous les lieux de l'existence sociale vont devenir des chantiers de la Nahda : la théologie (avec le mouvement réformiste-islahiste), la littérature et la poésie, la musique et l'action politique, la presse et le féminisme, le droit et l'action éducative.

Le cheikh Abd al-Hamid Ibn Badis, dans le contexte algérien, fut l'un des principaux artisans du réarmement moral, du redressement culturel de la société algérien. Sans ce travail psycho-culturel, il n'y aurait pas eu de révolution de Novembre. Nous avons l'intime conviction que la révolution algérienne de Novembre 1954 est le fruit de la conjonction organique entre deux radicalités. La première, d'ordre politique, est la radicalité du nationalisme révolutionnaire de l’Étoile Nord-Africaine (ENA), du Parti du Peuple Algérien (PPA) et du Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD). La seconde radicalité qui a permis Novembre est celle du nationalisme culturel de l'Association des Oulémas Musulmans Algériens. C'est l'alchimie entre ces deux radicalités, politique et culturelle, qui a posé les conditions du déclenchement de la révolution armée.

Fragments de vie

Issu d'une famille de vieille bourgeoisie citadine, Abd al-Hamid Ibn Badis est né le 5 décembre 1889 à Constantine. Il effectue ses études coraniques au sein d'une tariqa soufie, à la zaouïa Aissaoua. Son précepteur est Hamdan Benlouniss, qui faisait partie de la tariqa des Tidjâniyya. Entre 1908 et 1912, il poursuit sa formation à l’Université Zeïtouna, en Tunisie. Ces années sont aussi des années de formation politique, au contact des militants révolutionnaires et des Oulémas patriotes tunisiens. Des thèmes de recherche émergent à ce moment, comme le sort de la langue arabe en Algérie, l'histoire occultée du pays par la narration coloniale française, le rôle de la religion dans le processus d'émancipation. C'est dans ce contexte qu'il se familiarise avec les thèses théologico-politiques des islahistes du Proche-Orient, comme Djamal ad-Din al-Afghani et le Cheikh Mohammed Abdou. En 1913, il retourne en Algérie. Une autre grande expérience eut lieu en 1922, lorsqu'il partit en pèlerinage à la Mecque et à Médine. Il profita de ce voyage pour se rendre dans les capitales culturelles de la Nation arabe, Damas, et Le Caire, où il rencontra de nombreux Oulémas. On n'insistera jamais assez sur le fait que les élites algériennes soucieuses de l'intérêt de leur peuple, les cadres religieux (comme les Oulémas islahistes) comme les cadres des partis politiques révolutionnaires, ont toujours affirmé l'appartenance de l'Algérie à la fraternité historique et spirituelle des peuples arabes. Le passage par Damas ou Le Caire était un passage quasi obligé. Ainsi, et pour prendre un autre exemple, le cheikh Mohammed al-Bashir al-Ibrahimi (1889-1965), qui succéda au cheikh Abd al-Hamid Ibn Badis à la présidence de l’association des Oulémas, avait été formé à Damas entre 1912 et 1922. En 1930, le cheikh Abd al-Hamid Ibn Badis avait fondé l’Association pour l’Éducation et l’Instruction Professionnelle des Enfants Musulmans (jamʿiyyat al-tarbiya wa l-taʿlîm al-islâmiyya) dans sa ville de Constantine.

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La grande aventure de l'Association des Oulémas Musulmans Algériens
Fondée le 5 mai 1931, à Constantine, l’Association des Oulémas musulmans algériens (jam‘iyyat al-'oulama al-mouslimin al-jaza’iriyyin) est l'une des plus anciennes organisations du mouvement national algérien. Elle est la grande œuvre du cheikh Abd al-Hamid Ibn Badis. Autour de lui, il rassemble une dizaine d'intellectuels, de religieux, d'érudits (comme les cheikh al-Okbi et le cheikh Mohammed Bachir al-Ibrahimi), la plupart ayant fréquenté les universités du Caire, de Damas ou de Tunis. L'idée-force de l'association est de raviver les couleurs de la culture arabo-islamique de l'Algérie, réaffirmer les fondamentaux de l'identité algérienne ; ce que l'on appellera plus tard les "constantes nationales" : l'arabité et l'islam. Sa devise est : « L’islam est notre religion, l’arabe est notre langue et l’Algérie est notre pays ».

D'une façon plus précise, le projet, sur le terrain proprement religieux, est de dépasser la sclérose qui affecte une partie de l'islam algérien, encombré qu'il est par des pratiques et des superstitions liées à la dégénérescence du soufisme (le maraboutisme). Sur le terrain, l'association entend réactiver les filières éducationnelles du pays. L'Éducation et l’Enseignement (ettarbiya wa ta’lim) sont les maîtres-mots. Un véritable enseignement est mis en place pour les enfants algériens qui rejoignent ces écoles. Les cours sont en langue arabe et comprennent des disciplines comme la grammaire, les mathématiques, la religion et l’histoire de la patrie. Le Cheikh Abd al-Hamid Ibn Badis a fortement soutenu l'ouverture des écoles aux jeunes filles du pays, montrant ainsi sa volonté de secouer une certaine mentalité rétrograde en la matière. Notons que le réseau des écoles pour les enfants était national, étant présentes sur tout le territoire, même dans les lieux les plus éloignés.

La démarche éducationnelle concernait aussi les adultes, avec la mise en place de medersas à Tlemcen et à Constantine. A ce moment, les disciplines enseignées sont la littérature, la philosophie, la théologie, le droit et l’histoire. Le défi est de créer un relais, un marchepied pour que des étudiants aient ensuite la possibilité de se rendre dans d'autres universités de la Nation arabe.

En quelques années, les chiffres attestent du succès de l'action éducationnelle des Oulémas, et lors de son assemblée générale (Alger, 1951), l’Association des Oulémas Musulmans Algériens annonçait l'existence de 125 écoles primaires, avec 300 classes, des cours du soir, en langue arabe, à destination de 20 000 élèves... Parallèlement à cette éducation formelle, il faut aussi parler du travail réalisé à travers une éducation informelle. Dans les milieux populaires, dans les quartiers des villes et dans les villages, des prédicateurs haranguent les foules, renforçant encore plus la conscience de soi. Le talent organisateur de Abd al-Hamid Ibn Badis et sa capacité d'initiative sont tels qu'avant de mourir, il créait un club de football, le Mouloudia Ouloum de Constantine (MOC).

Aux côtés des terrains religieux et éducatifs, les Oulémas investissent dans la création d'une presse nationaliste algérienne de sensibilité arabo-musulmane. Le Cheikh Abd al-Hamid Ibn Badis a conscience qu'en ce temps, le journal est un support essentiel non pas seulement pour informer, mais aussi, et surtout, pour former dans l'opinion publique, une vraie conscience nationale. Déjà, en 1919, il avait créé la première imprimerie en arabe. Sa vie intellectuelle est intimement liée à son activité d'éditorialiste et de journaliste. Les journaux qu'il initia étaient An-Nadjah, Al-Mountaqid, Ach-Chihab, Al-Baçaïr, et aussi La Défense, organe de presse francophone de l’Association des Oulémas.

L'expérience du Congrès musulman de 1936

Au mois de juin 1936, le Cheikh Abd al-Hamid Ibn Badis entre clairement dans l’arène politique en organisant le premier Congrès musulman algérien tenu à Alger A l'exception notable de l’Étoile Nord-Africaine, l'Association des Oulémas réunit toutes les tendances du mouvement national. 1936 est l'année de la victoire politique en France de la gauche, avec le Front populaire. Beaucoup d'Algériens, dont le chef des Oulémas, crurent que cette nouvelle configuration pouvait être exploitée afin de faire avancer certains droits pour le peuple algérien. Mais une grande partie des discussions au sein du Congrès opposèrent deux courants à propos du projet « Blum-Violette ». Le premier courant était celui des « assimilationnistes », dirigé par Bendjelloul, le président de la Fédération des Élus. Face à lui, les Oulémas soulignaient le caractère distinct de l'Algérie à travers sa langue arabe et sa foi musulmane. Après un débat houleux, Bendjelloul est battu et mis en minorité (il sera même expulsé du Congrès et se développera par la suite une profonde hostilité vis-à-vis des Oulémas).

 Au cours d'un grand meeting au Majestic (aujourd’hui l’Atlas), à Alger, le 7 juin 1936, le Cheikh Abd al-Hamid Ibn Badis met en avance les orientations essentielles du mouvement révolutionnaire : islamité de l'Algérie, primauté de langue arabe, non-ingérence de la France coloniale dans les affaires religieuses algériennes. D'autres délégués mettent l'accent sur les aspects sociaux, politiques et économiques de la question coloniale : droit à la terre, libertés démocratiques, droits sociaux des travailleurs. Ces exigences furent rendues publiques par une Charte revendicative. Le Congrès désigna au mois de juillet 1963 une délégation chargée de présenter les revendications du Congrès auprès du gouverneur français. Bien évidemment, le résultat fut un échec. Mais cela montre deux choses : le peuple algérien ne s'est lancé dans l'action armée, à partir du 1er Novembre 1954, que parce que toutes les voies légales, non-violentes, avaient été empruntées, sans succès. Le peuple algérien, en faisant l'expérience de l'unité, peut mobiliser avec plus de force ses énergies nationales.

Au mois de septembre 1936, après l'échec de la délégation, le Cheikh Abd al-Hamid Ibn Badis écrivait dans le journal des Oulémas Ach-Chihab, en s'adressant au peuple algérien :

« … Tu as constitué un Congrès et chargé une délégation unie d’aller présenter tes revendications. Cette délégation a rendu visite t aux ministres, aux partis et à la grande presse. Elle t’a fait connaître auprès d’eux et leur a fait entendre ta voix.

« Ils t’ignoraient totalement, mais par tes grandes actions et par le travail qu’a accompli la délégation, tu es aujourd’hui reconnu par ceux qui connaissent le droit, respectent le généreux et soutiennent ceux qui souffrent de l’injustice.

« Peuple ! tu as par ton œuvre grandiose, prouvé que tu es un peuple épris de liberté, cette liberté qui n’a jamais quitté nos cœurs depuis que nous avons brandi sa bannière. Et dans l’avenir, nous saurons comment lutter, comment vivre et mourir pour cette liberté (…)

Peuple ! tu as lutté et tu n’es qu’au début de ton combat. Lutte avec constance et renforce ton organisation. Et sache que cette lutte dans toute sa grandeur n’est qu’un pas, qu’un bond en avant qui amèneront d’autres pas, d’autres bonds en avant ! »

Au cours de l'été 1937, les contradictions internes au Congrès, les critiques formulées par le Parti du Peuple Algérien, qui prenait la suite de l’Étoile Nord-Africaine, l'opposition nette de l’Administration coloniale, les menaces des hordes de l'extrême-droite fasciste pied-noir mettaient fin à l'expérience du Congrès.

Le Grand Jihad badisien pour l'arabité et l'islamité de l'Algérie
Nous l'avons dit à plusieurs reprises, le Cheikh Abd al-Hamid Ibn Badis est un homme de la Nahda, son principal représentant en Algérie des années 1910 à 1940. L'affirmation de l'arabité de l'Algérie est au centre de sa pensée et de son action. L'une des principales manifestations de cette préoccupation arabiste est la volonté de redonner à la langue arabe sa centralité dans la vie algérienne. Nous avons vu qu'à travers le travail éducationnel, ce fut une grande réussite. Mais d'autres aspects méritent d'être soulignés.

On se souvient qu'en 1936, une grande polémique traversa la vie intellectuelle algérienne, avec un article, paru dans le journal L’Entente (23 février 1936), de Ferhat Abbas. Il écrivait : « Si j’avais découvert la « nation algérienne », je serais nationaliste… Et cependant je ne mourrai pas pour la « patrie algérienne », parce que cette patrie n’existe pas. Je ne l’ai pas découverte. J’ai interrogé l’Histoire, j’ai interrogé les vivants et les morts ; j’ai visité les cimetières : personne ne m’en a parlé. Sans doute ai-je trouvé « l’Empire arabe », « l’Empire musulman », qui honorent l’islam et notre race. Mais ces empires sont éteints. Ils correspondaient à l’Empire latin et au saint Empire romain germanique de l’époque médiévale. Ils sont nés pour une époque et une humanité qui ne sont plus les nôtres… Nous avons donc écarté une fois pour toutes les nuées et les chimères pour lier définitivement notre avenir à celui de l’œuvre française dans ce pays »

Deux mois après, en avril 1936 le cheikh Abd al-Hamid Ibn Badis répondait (dans la revue Ach-Chihab) à cette négation par une ferme affirmation de l'algérianité arabo-musulmane. Ces mots seront notre conclusion : « Nous aussi nous avons cherché dans l’histoire et dans le présent, nous avons constaté que la nation algérienne musulmane s’est formée et existe comme se sont formées les nations de la terre encore existantes. Cette nation a son histoire illustrée des plus hauts faits : elle a son unité religieuse et linguistique, elle a sa culture, ses traditions et ses caractéristiques bonnes ou mauvaises, comme c’est la cas de toute nation sur la terre. Nous disons ensuite que cette nation algérienne musulmane n’est pas la France, ne peut pas être la France et ne veut pas être la France. Il est impossible qu’elle soit la France même si elle veut l’assimilation ; elle a un territoire bien déterminé qui est l’Algérie avec ses limites actuelles […]. Ce peuple musulman algérien n’est pas la France, il ne peut pas être la France, il ne veut pas être la France, il ne veut pas l’être et, même s’il le voulait, il ne le pourrait pas, car c’est un peuple très éloigné de la France, par sa langue, ses mœurs, son origine et sa religion. Il ne veut pas s’assimiler ».

Le Cheikh Abd al-Hamid Ibn Badis rend l'âme et rejoignit son seigneur le 16 avril 1940. Qu'Allah l’accueille dans son vaste paradis. Pour reprendre les grandes valeurs de la sagesse grecque, ce fils de Constantine fut un artisan du Beau, du Bien et du Vrai. Il a été un orfèvre de la renaissance nationale civilisationnelle en Algérie. En ce sens, il n'est pas dernière nous, mais bien devant nous.

A nous d'aller à se rencontre.