Karameh 1

 

Cette date est passée inaperçue, alors que le 21 mars 2018 était son cinquantième anniversaire. Pourtant, elle a profondément marqué la conscience révolutionnaire arabe et palestinienne. Mais la perte de mémoire, générée par le climat de désespérance qui assombrit les sociétés arabes, rends de plus en plus difficile la remémoration, le souvenir des Gloires et des Hauts-Faits d'armes des décennies passées. Pourtant, sans mémoire, pas de futur, sans mémoire, pas de renaissance.

Comment comprendre les événements de ce qui sera appelée la « Bataille de Karameh », il faut revenir sur le contexte socio-historique. En 1964, la Ligue des États Arabes a donné naissance à l'organisation de Libération de la Palestine (OLP). Mais celle-ci n'est qu'un appareil bureaucratique organiquement lié aux États, comme l’Égypte. Les mouvements palestiniens (comme le Fatah) se méfient de cette structure. La défaite de juin 1967 renforce ce sentiment que la résistance armée palestinienne doit agir d'une façon autonome, et en reflétant les aspirations réelles du peuple palestinienne. Entre 1967 et 1969, ces différents mouvements investissent les structures de l'OLP et en prenne le contrôle.

Au début de 1968, Abou Amar (Yasser Arafat), qui est le principal dirigeant du Fatah, installe son quartier général dans me village jordanien de Karameh, situé la vallée du Jourdain. La situation géographique est idéale car Karameh est à une dizaine de kilomètres à peine du célèbre pont Allenby qui relie la Jordanie et la Cisjordanie, qui venait d'être occupée par l'armée israélienne (comme la bande Gaza, le plateau syrien du Golan et le Sinaï égyptien). Il se trouve que Karameh accueille un important camp de réfugiés palestiniens issus de l'exil de juin 1967. Pour eux, les fedayins sont les gardiens de leur cause et de leurs intérêts nationaux, comme le « droit au retour ». les militants palestiniens organisent régulièrement des raids et des opérations en Palestine occupée. L'une de ses opérations a lieu le 18 mars 1968 : un bus de ramassage scolaire saute sur une mine, provoquant la mort de deux écoliers israéliens. On ne dira jamais assez à quel point la matrice de la violence et son cortège de deuils et d'innocence perdue n'est pas la résistance palestinienne, mais bien l'occupation israélienne. Les Israéliens justement lance une opération militaire sur le territoire jordanien, pour détruire la base des fedayins à Karameh. L'objectif est de tuer le plus grand nombre de combattants et de capturer les leaders de la résistance. Moshe Dayan, le sinistre Ministre israélien de la Défense donne au général Shmuel Gonen le commandement d'une force ad hoc composée d'un bataillon de la 35e brigade parachutiste, de moyens du génie, de cinq bataillons d'artillerie et d’éléments rattaches à trois brigades : les 7ème et 60ème blindées d'une part, la 80ème d'infanterie d'autre part.Et n'oublions pas les deux escadrilles de chasseurs bombardiers. Ils sont donc près de 6500 soldats (dont un tiers appartiennent à des unités d’élite) à se lancer, avec leur 120 chars et 80 canons, à l'assaut du camp de réfugiés et de ses fedayins. Cette masse importante d'Israéliens pénètrent en Jordanie en traversant les trois ponts du Jourdain ( le pont Allenby au Centre, le pont de Damya au Nord, et le pont Abdallah au Sud). Par ailleurs, des mouvements de chars doivent avoir au lieu au Sud de la mer Morte, pour faire effectuer une diversion et capter l'attention des troupes jordaniennes (et aussi irakiennes installées dans le pays depuis 1967).

Les Palestiniens en armes sont 400 ! La disproportion est énorme, d'autant plus qu'ils sont nombreux à n'être que des adolescents, avec des armes légères... Du côté des Jordaniens, il y a dans le secteur du Pont d'Allenby la 1ère division division d'infanterie, du général Mashur Haditha al-Jazi, avec ses 7000 hommes, ses 80 chars et sa centaine de canons. Le 20 mars 1968, le chef d’État-major Jordanien ordonne le déploiement de quelques unités pour protéger les ponts. II demande dans le même temps à Yasser Arafat de partir et de se replier avec ses combattants dans les collines qui bordent le Jourdain. Mais le chef palestinien lui répond : « Ce que nous allons faire est contraire à toute logique militaire, mais le peuple palestinien doit montrer l'exemple et démontrer aux Israéliens que les Arabes sont capables de se battre avec courage et détermination. » Le soir du 20 mars, il retrouve son peuple à Karameh et participe à l'organisation de la défense du camp.Il exhorte ses combattants ainsi : « La Nation arabe nous regarde ! Nous devons assumer nos responsabilités avec courage et dignité et inculquer à notre peuple le sens du sacrifice et de l'endurance. Nous devons briser le mythe d'une armée invincible! ».

 

Karameh 3

Pour l'armée israélienne, cette journée du 21 mars 1968 ne se déroule pas totalement comme prévue. Certes, sa puissance de feu est évidente, et sa domination du ciel quasi totale, mais les troupes jordaniennes résistent et surtout, quand l'assaut du camp de Karameh est donné vers la fin de matinée, les combattants se lancent corps et âme dans la bataille. Les soldats israéliens sont héliportés, mais ils doivent gagner le terrain mètre par mètre, maison par maison. Au bout du compte, après d'interminables heures de combats, souvent aux corps à corps, l'armée est « victorieuse ». Dans la soirée, à 21 heures, elle regagne la rive occidentale du Jourdain. Le bilan précise : 232 soldats jordaniens et fedayins palestiniens ont été tues, plus de 200 autres sont blesses. 128 fedayins furent faits prisonniers ; 13 chars de l'armée jordanienne ont été détruits. Le camp palestinien est complètement rasé ; et édifices publics du village de Karameh sont dynamités !

Du côté israélien, il y a 28 morts, 3 disparus, 69 blesses, 15 véhicules détruits, 30 chars endommages (dont 4 complètement détruits ont été abandonnes (l'un de ces chars se trouve au Musée militaire d'Amman), 1 avion abattu et plusieurs autres sont gravement endommages. Par ailleurs, les Israéliens n'ont pas réussi à se maintenir sur la rive Orientale du Jourdain, ce qui était l'un des buts de leur attaque.

Des milliers de Palestiniens et d'Arabes rejoignent, après la Bataille de Karameh, les organisations de la résistance palestinienne. Yasser Arafat devient président de l'OLP en 1969. Cet événement, bien qu'oublié, à profondément marqué la conscience nationale arabe, car elle fut l'un des premiers exemples tangibles que la soldatesque ennemie n'était pas invincible.

Karameh 2