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Détruire et terroriser. En octobre 1953, un commando spécialisé de l’armée d’Israël, l’Unité 101 dirigée par Sharon, mène une opération meurtrière contre le village arabe palestinien de Kibya.

Le village de Kibya [1] se trouve à environ 30 kilomètres au nord-ouest de Jérusalem du côté jordanien, et à environ quatre kilomètres de la ligne de démarcation frontalière.

Au mois d’août 1953, le 24 très exactement, le Ministère des Affaires Etrangères jordanien transmettait à l’Ambassadeur de France à Amman en Jordanie une lettre provenant de la Légion Arabe, qui indiquait les craintes que cette dernière avait en constatant l’augmentation de l’effectif de l’armée israélienne, à la frontière des lignes d’armistice jordano-israéliennes, augmentation contraire au maximum autorisé par les accords d’armistice.
« Des officiers supérieurs de la Légion Arabe (dont un des principaux adjoints du général Glubb) nous confiaient récemment qu’un « coup de folie » d’Israël ne leur paraissait point exclu, étant donné l’état d’excitation qui, à les en croire, régnait en Israël. » [2]

Le 13 octobre 1953 un observateur des Nations Unies, accompagné d’un soldat de l’armée israélienne et d’un chien menaient une enquête avec la coopération des autorités jordaniennes pour retrouver la trace d’une attaque qui avait été menée sur une colonie juive ce jour-là, et qui avait coûté la vie à une femme et deux enfants. La Jordanie avait montré une entière coopération dans ce dossier, mettant tout en œuvre pour aider à retrouver les auteurs de ce meurtre. En fait cette attaque faisait suite à une série d’attaques de part et d’autre de la zone de démarcation, qui avaient régulièrement fait des victimes des deux côtés. L’armée israélienne pourchassait sans fin ceux qu’elle appelait des infiltrés, mais comme le dit très bien Michaël Fischbach : « La plupart des « infiltrés » n’étaient pas des terroristes qui menaçaient la sécurité d’Israël, mais seulement des réfugiés cherchant à retourner dans leurs foyers perdus et dans leurs villages ». [3]

L’armée israélienne n’était pas prête à laisser les choses en l’état. « A 19h30 le 14 octobre, deux arabes qui, près de Kibya, surveillaient la route dans une oliveraie furent attrapés et ligotés par une force israélienne. L’un d’eux parvint à s’échapper et à prévenir les habitants de Kibya. L’armée israélienne monta un barrage, accompagnée par la Garde Nationale et la police, totalisant un maximum de 40 hommes pour mener l’attaque contre Kibya. Les Israéliens employèrent la même tactique qu’à Wadi Foukine le 11 août : encerclement du village sur trois côtés, maintien d’un armement léger, de fusils-mitrailleurs et de tirs de mortiers, jusqu’à ce que vers minuit, les munitions de la défense soient épuisées. Ensuite ils avancèrent dans le village, et des groupes s’infiltrèrent de manière systématique tuant tous les civils qu’ils trouvaient dans les maisons : tous les corps retrouvés jusque là sont ceux de civils, et presque tous touchés par des tirs de balles ou des tirs de grenades. » [4]

En réalité quelques jours plus tard l’enchaînement des évènements devint plus clair aux différentes autorités. Pour permettre de faire diversion en vue de l’attaque sur le village de Kibya, les forces militaires israéliennes tirèrent au mortier sur deux villages voisins, Budrus et Shuka. Il n’y eut qu’une personne blessée et peu de dommages dans les deux cas. Mais par contre l’attaque visait réellement Kibya : « la formation israélienne demeura jusqu’à 5h du matin à Qibya, détruisant systématiquement les édifices publics, la poste, la mairie, l’école et toutes les maisons qui présentaient une apparence un peu cossue, à coups d’explosifs et de grenades. Quand leurs occupants s’efforçaient d’en sortir, ils étaient mitraillés avec efficacité puisque l’on compte 66 morts, dont 25 enfants de moins de 15 ans, à l’heure actuelle, pour une quinzaine de blessés. » [5]

Le 22 octobre le chargé d’affaires de France en Jordanie indiquait que finalement les habitants de Kibya n’avaient eu pour se défendre que trente fusils qui furent mis rapidement hors de combat, chaque fusil porteur de 25 cartouches chacun. Rien ne fut laissé au hasard, et au-delà de l’horreur du massacre des habitants qui n’avaient pas eu le temps de fuir, le bétail également fut abattu, le réservoir d’eau du village détruit ainsi que 40 maisons.

Cette opération planifiée reçut l’approbation de la majorité de la population israélienne de l’époque comme l’indique le Consul général de France à Jérusalem dans une lettre datée du 19 octobre 1953. « Il convient d’observer que, d’une façon générale, l’opinion publique, dans la mesure où j’ai pu la consulter, approuve cette action dont la responsabilité serait ainsi partagée, d’après ce que j’entends à Jérusalem, par l’ensemble de la nation. Il ne semble pas s’agir de nervosité car je connais peu de gens moins nerveux que les Israéliens. On paraît plutôt se trouver devant le sentiment que la destruction de Qibya était utile et qu’aucune considération humanitaire ne doit entrer en ligne de compte quand il s’agit de l’intérêt d’Israël. Les Autorités israéliennes ont voulu terroriser. » [6]

L’opération avait été organisée par « l’état-major général (qui) mit sur pied en août 1953 l’Unité 101, un commando spécialisé dirigé par Sharon. Il opéra jusqu’en janvier 1954 et se distingua par des entraînements très astreignants, comprenant des incursions régulières en territoire cisjordanien et gazaouite, ainsi que des prouesses d’efficacité et de brutalité. » [7]

Les villageois voisins sur les ruines

 [8]

A la suite de ce massacre, des manifestations eurent lieu à travers le monde arabe, rappelant également le rôle que devaient tenir les Grandes Puissances (France, Grande-Bretagne et Etats-Unis) pour empêcher que de tels actes aient lieu à nouveau et surtout pour condamner l’action d’Israël. Mais le gouvernement israélien refusait de reconnaître officiellement sa responsabilité dans cette attaque.

C’est dans ce cadre que l’ensemble de la communauté internationale condamna cette attaque meurtrière car « tout le monde comprit que l’armée était responsable et que l’opération avait reçu le feu vert du gouvernement. Le 24 novembre, le Conseil de sécurité des Nations Unies procéda dans les règles à une condamnation « très ferme » de l’Etat hébreu » [9]. L’attaque de Kibya était la première attaque majeure opérée par l’Unité 101.

Aujourd’hui les tactiques israéliennes n’ont guère changé. Et Sharon est encore aux commandes de ces destructions de toutes les structures palestiniennes. Ce qui ressort très clairement, et cela depuis la mise en place du projet sioniste sur la Palestine, c’est la volonté de prendre le territoire sans s’encombrer de la population. Le transfert qui fut possible par l’expulsion en 1948, ne l’est plus depuis la ratification des Conventions de Genève en 1949. Les autorités israéliennes ont donc recours à une forme déguisée de transfert qui oscille entre l’apartheid pour ceux qui sont en Cisjordanie et à Gaza, et des mesures qui visent à vider cette terre de ses habitants par tous les moyens violents possibles. Dans la mythologie grecque Charon est le passeur aux enfers « moyennant une obole » [10]. Certes, ce qui différencie Sharon de Charon c’est une lettre de l’alphabet. Mais en réalité c’est exactement de cela dont il s’agit : Sharon essaie d’envoyer les Palestiniens en enfer pour récupérer leur territoire, tout en profitant des aides américaines, notamment financières, afin de mener à bien son projet.

[1Dans ce texte vous trouverez les deux transcriptions pour le nom du village dont il est question : Kibya et Qybia selon les auteurs qui écrivent.

[2CADN. Amman série B carton 20. Lettre de Morel-Francoz n° 712/AL du 24 août 1953.

[3Michaël R. Fischbach, Records of Dispossession, Columbia University Press, New York, 2003, p.76

[4CADN. Op. cit. Article "Three villages attacked : 45 killed" du 16 octobre 1953.

[5CADN. Op. cit. Lettre du Consul général de France à Jérusalem n° 851/AL du 19 octobre 1953.

[6CADN. Ibid.

[7Benny Morris, Victimes. Histoire revisitée du conflit arabo-sioniste. Editions Complexe, 2003, p. 305.

[8Photo de Kibya, CADN. Op. cit.

[9Ibid., p. 306.

[10Le Petit Larousse illustré 2002.

 

(Source : http://www.france-palestine.org/Le-massacre-de-Kibya-octobre-1953)