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L'Emir 'Abd el-Qader (1808-1883) est la figure emblématique de la résistance du peuple algérien au colonialisme français dans la première moitié du 19ème siècle. Pourtant, s'il a fait l'histoire, cet homme est également lié à la métahistoire, c'est-à-dire à ce plan métaphysique qui donne, en dernière instance, sens, espérance et perspective. Toute l’œuvre de cet homme, de l'Algérie à la Syrie, en passant par les prisons françaises, est pénétrée d'une spiritualité qui élève le personnage au rang de grand mystique. Ibn 'Arabi, ce gigantesque spirituel du Moyen-Age, fut le maître de l'Emir 'Abd el-Qader. Mettre de côté cette dimension spirituelle c'est tout simplement s'interdire toute compréhension globale du personnage. Chevaleresque dans son éthique, musulman dans sa foi, moderne (sans être un « moderniste » !) dans son approche des problèmes contemporains, l'Emir 'Abd el-Qader garde, aujourd'hui, une présence certaine en Algérie et dans le monde arabo-musulman.

 

Le Kitâb al-Mawâqif, le Livres des haltes, haltes qui jalonnent l'itinéraire spirituel du disciple dans sa quête de l'Un, est l'ouvrage le plus important du héros algérien. Chaque page est une source d'inspiration pour une réflexion sur l'Un, l’Âme du monde, les élans de notre âme, la présence divine. Je citerai deux extraits. Le premier se rapporte à la reconnaissance de la diversité des voies traditionnelles et religieuses comme manifestations des théophanies divines. Voici ce que l'Emir 'Abd el-Qader écrit, dans une langue exigeante, dense et néanmoins pleine de clarté (je prendrai la traduction de l'islamologue Michel Chodkiewicz, dans les Écrits spirituels)  : « Notre Dieu et le Dieu de toutes les communautés opposées à la nôtre sont véritablement et réellement un Dieu unique, conformément à ce qu'Il a dit en de nombreux versets : « Votre Dieu est un Dieu unique » (Cor. 2 : 163 ; 16 : 22, etc.) Il a dit aussi : « Il n' y a de dieu qu'Allâh » (wa mâ ilâhin illa Llâhu, Cor. 3 : 62). Il en est ainsi nonobstant la diversité de Ses théophanies, leur caractère absolu ou limité, transcendant ou immanent, et la variété de Ses manifestations. Il S'est manifesté aux muhammadiens au-delà de toute forme tout en Se manifestant aux en toute forme, sans que cela entraîne incarnation, union ou mélange. Aux chrétiens, Il S'est manifesté dans la personne du Christ et des moines, ainsi qu'Il le dit dans le Livre. Aux juifs, Il s'est manifesté sous la forme de 'Uzayr et des rabbis ; aux mazdéens sous la forme du feu, et aux dualistes dans la lumière et la ténèbre. Et Il s'est manifesté à tout adorateur d'une chose quelconque - pierre, arbre ou animal... - sous la forme de cette chose : car nul adorateur d'une chose finie ne l'adore pour elle-même. Ce qu'il adore, c'est l'épiphanie en cette forme du Dieu vrai - qu'Il soir exalté ! -, cette épiphanie représentant, pour chaque forme, l'aspect divin qui lui correspond en propre. Mais (au-delà de cette diversité des formes théophaniques), ce qu'adorent tous les adorateurs est un, leur faute consistant seulement dans le fait de déterminer limitativement (en l'identifiant exclusivement à une théophanie particulière). » (pp. 132-135)

 

Dans le second passage, 'Abd el-Qader nous apprend que «  La réalité totale se partage entre la non-manifestation, qui est le propre de l'Essence divine, et la manifestation, qui est l'apanage des Noms divins. Il incombe donc au serviteur d'être perpétuellement entre deux contemplations : celle de ce qui est caché par l'Essence et celle de ce qui est apparent de par les Noms. Aussi Dieu a-t-il donné au serviteur deux yeux, l'un extérieur, l'autre intérieur. Avec l’œil intérieur, il regarde le non-manifesté ; avec l’œil extérieur, il regarde le manifesté. Il est comme un isthme entre ces deux mondes et ne doit pas s'engloutir entièrement dans l'un à l'exclusion de l'autre. S'il le fait, il est comme borgne. » (p. 67) Bel éloge de l'unité de l'Existence. Ces deux contemplations correspondent aux deux temps de la tension de Plotin : contempler « ce qui est caché par l'Essence » revient à entrer dans le flux de la Conversion, du retour de la pluralité vers l'Un ; contempler « ce qui est apparent de par les Noms » revient à entrer dans le flux de la Procession, cette prodigieuse dynamique divine de création et de recréation...

 

De l'Emir 'Abd el-Qader

Livre des haltes. Paris : Dervy, 2008.

Écrits spirituels. Paris, Le Seuil, 2000.

Lettre aux Français. Paris : Phébus, 1977.

 

Autres références

Ahmed Bouyerdene, Abd el-Kader, l'harmonie des contraires, Paris : Le Seuil, 2008.

Ahmed Bouyerdene, Abd el-Kader par ses contemporains. Fragments d'un portrait.

Paris : Éditeur Ibis press, 2008.