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Il y a quelques années, j'ai participé à un ouvrage collectif autour de Jérusalem. Je devais parler de la place de cette Cité, El Qods, dans la vision islamique du monde. Au détour d'un chapitre, j'ai tenu à abordé la question de l'arabité dans le Proche-Orient antique, en évoquant quelques caractéristiques de la langue et de la graphie de l'arabe. Je souligne notamment la place éminente de la langue arabe dans la grande famille des langues sémitiques.

Voici quelques paragraphes extraits de cet ouvrage.

Écritures et langues arabes
Il y a un autre facteur qui atteste, sans aucun doute, de la légitimité de notre formule « arabo-sémitique ». S'il est juste – et c'est une intime conviction – de parler de la cohérence arabo-sémitique » du Proche-Orient ancien, c'est parce que l'arabité, en tant que fait de culture, participe aux origines même de ce monde. Un détour par l'histoire de langue arabe permet de montrer qu'elle entretient, en ces terres, une relation avec cet originel !

D'abord, nous parlons bien de « langue » et non d'écriture. L'écriture arabe, elle, est relativement tardive. Il existe dans la communauté scientifique un débat pour savoir s'il provient de la ville d'Al-Hira en Iraq, ou de la région syro-jordanienne, et cela à travers respectivement soit le syriaque oriental, soit le syriaque occidental. En tous cas, nous nous situons aux IVème-VIème siècles. Les tribus arabes des Ghassanides, des Lakhmides et des Kinda jouèrent un rôle dans la promotion de la culture arabe sur l'ensemble du Proche-Orient, et cela avant même l'islam.

Palestinien né à Nazareth, Irfan Shahid est un immense savant. Il fut longtemps professeur à l'université étasunienne de Georgetown. La reconnaissance de ses travaux fera qu'il deviendra membre de la prestigieuse Medieval Academy of America en 2012. Voici ce qu'il écrivait à propos du caractère civilisateur du rayonnement des Kinda et de l'importance de cette tribu dans la sphère de l'arabité proche-orientale. Il tient d'abord à souligner que les Kinda sont parvenus, avant l'islam, à réaliser la première unité « des tribus du Nord et du Centre de l'Arabie ». Originaire de l'Arabie du Sud, le Yémen, les Kinda apportèrent « des traditions de vie sédentaire ». De plus, ils joueront un rôle majeur dans la pénétration du christianisme au sein de la sphère arabe. Irfan Shahid rappelle également, et cela nous semble capital, que les Kinda « ont aidé à propager la culture parmi les Arabes, et un certain Bishr b. 'Abd al-Malik, des Sakûn, aurait appris l'art de l'écriture arabe à al-Hîra et l'aurait enseigné à La Mekke ». Enfin, il souligne que le plus grand poète de l'Arabie pré-islamique, Imru' al-Kays, était un kinda et que, de ce fait, son rayonnement contribua à donner à la langue arabe son unité et sa puissance d'évocation. (Shahid, 1986, p. 121)

Professeur Irfan Shahid

Parlons maintenant de la langue arabe elle-même. Elle est une langue sémitique. Ce dernier adjectif est incontestablement fâcheux ! Il remonte au XVIIIème siècle quand un philologue allemand, August Ludwig von Schlözer le forgea, à partir du texte biblique (le livre de la Genèse). Il est vrai que pendant longtemps, l'orientalisme entendait « prouver » scientifiquement (par la linguistique, l'archéologie, etc.) les énoncés bibliques. Que faut-il en penser ? Le « sémitisme » est essentiellement un marqueur linguistique (et non ethnique) d'un ensemble de peuples qui dériveraient d'un proto-peuple plutôt situé dans la péninsule arabique, éventuellement dans sa région du Nord-Est, vers la Mésopotamie. De nombreuses langues sont nées des « migrations » sémitiques venant de la péninsule. Ces langues, comme les populations, seraient issues d'un proto-sémitique, d'un sémitique commun, autrement dit de la langue parlée au niveau de l'habitat originel. L'une des caractéristiques du sémitique commun est d'avoir un squelette exclusivement composé de consonnes.

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Ordonné prêtre en 1904 à Jérusalem, au sein de l'Ordre des Frères Prêcheurs des Dominicains), le père Edouard Dhorme est un grand assyriologe connaisseur des langues sémitiques, et traducteur de la Bible. Il a bien mis en évidence la lente dégradation, au fil du temps et des migrations, du sémitique commun (Dhorme, 1930). Ce processus nous permet de convenir que la langue arabe, même si son écriture est tardive (puisque nous avons vu qu'elle remonte aux IVe-VIe siècles de notre ère), possède des archaïsmes signifiants. L'arabe, avec ses 28 consonnes, ces trois voyelles (A, I, U), un verbe qui possède une racine trilitère (exprimant une action et non un état), prétend avec raison à une parenté quasi immédiate avec le sémitique commun, celui des origines. Mais si l'arabe peut légitimement se prévaloir de ce statut de langue sémitique « première », elle doit le partager aussi avec l'akkadien (langue en usage dans l'actuel Iraq) et l'ougaritique (qui se situe dans la Syrie du Nord-Ouest), qui sont eux aussi considérés comme archaïques par les spécialistes.

L'akkadien a été une langue internationale de première grandeur qui a pénétré de nombreuses contrées. On retrouve cette langue comme instrument de communication dans la correspondance entre l’Égypte, la Syrie et le royaume hittite (voir les Lettres d'El Amarna). L'ougaritique, lui, était parlé dans la cité d'Ougarit(en arabe Ras-Shamra) découverte en 1928. La plupart des autres langues sémitiques peuvent être considérées comme langues « secondes », c'est-à-dire ayant dérivé à partir langues archaïques, proches du sémitique commun.

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C'est pour ces considérations que j'estime à bon droit de parler d'une cohérence arabo-sémitique du Proche-Orient. Cette cohérence, pré-islamique, est ce qui donnera à l'islam sa puissance d'installation et sa durabilité. C'est également cette cohérence qui fait que, dans l'espace-temps du Dar al-Islam, la Maison de l'islam, l'arabité chrétienne et le judaïsme arabe n'ont rien à craindre fondamentalement, spirituellement et politiquement, de l'islam. Il n'est pas, pour eux, un Autre qui ferait face, mais le cadre naturel et culturel de leur présence.