La fraternité humaine selon Mohammed Iqbal

Représentant incontesté de la conscience islamique du 20ème siècle, l'auteur du célèbre livre The Reconstruction of Religious Thought in Islam (1934), Mohammed Iqbal est né en 1877 dans le Penjab, à l'époque où l'Inde était occupée par l'Angleterre. Son œuvre de philosophie religieuse faisait de lui un réformateur de l'islam. Il produira aussi une influente production poétique dont la source mystique et soufie est indéniable. Il jouera également un grand rôle dans la naissance contemporaine de l’État pakistanais. Il a parfois été comparé, avec raison, à son compatriote du Bengale Rabindranath Tagore, en particulier à cause du pacifisme et de l'universalistme de leur vision du monde. Le texte qui suit exprime cette sensibilité humaniste. Il est extrait d'une déclaration faite deux mois avant sa mort, en 1938.
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"L'époque moderne se fait fière de son progrès dans la connaissance et de son incomparable développement scientifique. Sans nul doute, cette fierté est justifiée... Mais malgré tous ces développements, il n'en demeure pas moins que la tyrannie de l'impérialisme se pavane à l'étranger en se dissimulant sous les masques de la démocratie, du nationalisme, du communisme, du fascisme, et de Dieu sait quoi d'autre encore. Sous ces masques, partout dans le monde, l'esprit de liberté et la dignité de l'homme sont piétinés d'une façon telle qu'aucune autre période de l’histoire humaine, même la plus sombre, n'en avait connue de la sorte. Les soi-disant hommes d'Etat auxquels ont été confié le gouvernement et le leadership des hommes se sont révélés être des démons sanguinaires, des démons de tyrannie et d'oppression. Les gouvernements, dont le devoir était de promouvoir une humanité plus élevée, d'éviter l'oppression de l'homme par l'homme et d'élever le niveau moral et intellectuel de l'humanité, ont, dans leur soif de domination, verser le sang de millions de gens et réduit des millions d'autres à la servitude dans le but de satisfaire l'avidité et l'avarice de leurs groupes d’intérêts particuliers. Après avoir soumis des peuples plus faibles, ils semèrent les germes de la division parmi eux, ce qui devait faire couler le sang des uns et des autres, et les endormir par l'opium de la servitude, afin que la sangsue de l'impérialisme puisse continuer à sucer leur sang sans interruption... Les gouvernements qui ne s'engagèrent pas directement dans ce drame de feu et de sang sucent quant à eux le sang des peuples économiquement plus faibles. C'est comme si le jour du jugement était arrivé sur terre, durant lequel chaque homme se préoccupe du salut de sa propre peau, et au cours duquel aucune voix de sympathie et de fraternité n'est audible... Les penseurs du monde sont frappés de mutisme. Cela va-t-il être la fin de tout ce progrès et développement de la civilisation ?... Rappelez-vous que l'homme ne peut se maintenir sur cette terre qu'en honorant l'humanité, et que ce monde restera un champ de bataille entre bêtes féroces et bêtes de proies à moins que, et jusqu'à ce que, les forces éducatrices et morales du monde entier se consacrent à inculquer en l'homme le respect de l'humanité... L'unité nationale est elle aussi une force qui n'est pas très durable. La seule unité sûre est celle de la fraternité de l'homme, au-delà de la race, de la nationalité, de la couleur, du langage... Aussi longtemps que les hommes ne prouveront pas par leurs actions qu’ils croient à ce que le monde entier est la famille de Dieu, et tant que les distinctions de races, de couleur et de nationalités géographiques ne seront pas complètement éradiquées, ils ne se seront jamais capables de mener une vie heureuse et satisfaisante, et les magnifiques idéaux de liberté, d'égalité et de fraternité ne se matérialiseront jamais."
Cité dans « Éléments de la philosophie d'Iqbal », Eva de Vitray-Meyevotich, Études Orientales, n° 17-18, pp. 168-169.