Mohammed Brahimi el-Mili (محمد الميلي), homme de culture, cadre de l’État algérien, militant de la renaissance arabe

Mohammed ben Moubarak ben Mohammed Ibrahimi el-Hilali el-Mili (محمد بن مبارك بن محمد إبراهيمي الهلالي الميلي ) fut l’un des grands intellectuels de l’Algérie indépendante, et cadre de l’État national.Né le 11 novembre 1929 dans la cité de Laghouat, son père était le cheikh Moubarak el-Mili, immense historien nationaliste, compagnon de route, au sein de l’Association des ‘Oulémas Musulmans Algériens, du cheikh ‘Abd el-Hamid Ibn Badis. Il étudiera dans les années 1940 à la mosquée El-Zaytouna, en Tunisie, pour revenir en Algérie afin d’exercer comme enseignant à l'Institut Ibn Badis de 1951 à 1956.
Il a rejoint la révolution de Novembre en 1955 et fut actif dans les services de la communication. Il travailla, à partir de 1957, à Tunis, en particulier à la rédaction arabophone du journal du Front de Libération Nationale, El-Moudhahid, avec notamment ‘Abd Allah Cheriet, Brahim Mezhoudi, ‘Abd er-Rahmane Cheriet, Lamine Bechichi. Il en deviendra le directeur. Il avait en effet une licence en Lettres arabes. Il était également membre de l’équipe rédactionnelle du journal Résistance algérienne, dont le rédacteur en chef était "Abd er-Rezek Chentouf.
Mohammed Brahimi el-Mili sera décoré de la Médaille de résistant pendant la guerre de Libération nationale et de l'Ordre du mérite national, en 1984. Pendant la guerre de libération, il s’était marié avec Zaynab Tebassi, la fille du chahid Larbi Tebessi.
Après l’indépendance, il se dévoua à la construction de l’État national dans plusieurs domaines : le journalisme engagé, l’engagement politique, l’action diplomatique, l’érudition historique. Il continuera d’œuvrer dans le cadre d’El-Moudjahid, tout en contribuant à la fondation d’un autre quotidien arabophone, Ech-Chaâb (qui sort le 11 décembre 1962). Mohammed Brahimi el-Mili se rendra même en Égypte, en 1962, afin de demander une aide technique et des équipements afin de lancer ce nouvel organe de presse. En 1967, il dirige l’École nationale supérieure de journalisme, et, en 1970, il est au Ministère de l'Information. Il deviendra le Directeur général de l'agence Algérie Presse Service (APS).
Entre 1974 et 1977. Dans les années 1970, Mohammed Brahimi el-Mili est Conseiller du président Houari Boumediene. Entre 1977 et 1979, nous le retrouvons Député à l'Assemblée populaire nationale de la wilaya de Constantine. Il a également été membre du comité central du FLN (1979). À partir de 1982 commence une carrière diplomatique comme ambassadeur (en Grèce, de 1982 à 1984 ; en Tunisie, de 1988 à 1989 ; en Égypte, de 1991 à 1992). Entre-temps, il fut Ministre de l'Éducation du 9 septembre 1989 au 25 juillet 1990. La culture a toujours représenté à ses yeux un important champ d’intervention. Ainsi, il fut Ambassadeur-délégué permanent de l’Algérie à l'UNESCO, de 1984 à 1988, et membre de son Conseil exécutif. Par ailleurs, il a été le Directeur général de l'Organisation arabe pour l'éducation, la culture et les sciences (ALECSO) entre 1993 et 2000.
Mohammed Brahimi el-Mili est décédé, à l’âge de quatre-vingt-sept ans, le 7 décembre 2016, des suites d'une longue maladie, alors qu’il était hospitalisé à Paris. Il avait vécu ses derniers mois dans des conditions difficiles d’isolement et de précarité matérielle, oublié des institutions officielles, alors qu’il fut un haut cadre de l’État. Il a été inhumé hier au cimetière de Sidi Yahia à Alger, en présence d’une importante foule mêlant de simples citoyens à de hauts responsables politiques. Qu’Allah l’accueille dans son vaste paradis.
Positionnement nationaliste arabe
Mohammed Brahimi el-Mili a été, avec d’autres, un représentant politique du nationalisme-révolutionnaire algérien d’orientation arabo-islamique et anti-impérialiste. Il combinait les pensées d’Abd el-Hamid Ibn Badis et de Frantz Fanon). D’ailleurs, il traduira en arabe l’un des ouvrages de celui-ci : Pour la révolution africaine (من أجل افريقيا , الجزائر : المطبعة الوطنية الجزائرية, 1966).
Du 29 mai au 31 juillet 1981, il publie une série d’articles militants dans El-Moudjahid eth-Thaqafi (hebdomadaire en langue arabe. Cette série est intitulée « L'Algérie dans le combat culturel ». Il y défendait avec rigueur et modernité la langue arabe et l’arabité de la nation. A ses yeux, la langue arabe devait être envisagée « comme langue unique et unificatrice, conformément au cours de l'histoire, aux exigences de notre révolution et à celle de notre époque ». Par ailleurs, il soutenait que sa position arabiste ne voulait pas dire « fermer la porte à l'étude scientifique de tous les parlers locaux qu'ils soient berbères ou arabes. Il faut au contraire multiplier de telles études dans l'enseignement supérieur non seulement parce que ces parlers véhiculent des arts populaires que l'on n'a pas le droit de négliger, mais aussi parce qu'ils contribuent à enrichir les études historiques, linguistiques et les études comparées. »
Mohammed Brahimi el-Mili avait une passion pour l’histoire de l’Algérie et de la grande patrie arabe, sa richesse patrimoniale. Il écrira même la préface au catalogue de l’exposition « Parures et bijoux d'Algérie à travers l'histoire », organisée dans le cadre de «Tlemcen, Capitale de la Culture Islamique 2011». Il faisait partie de son équipe scientifique. Dans cette préface, évoquant la période coloniale, il écrivait : « Enivré par son triomphalisme, l’occupant pensa qu’un siècle après, la «francisation» de l’Algérie lui était définitivement acquise et ne se doutait pas de l’émergence des différentes formes de résistance sous-jacente, notamment dans le domaine culturel. Par cette résistance culturelle, le peuple a jeté les fondements de la sauvegarde du patrimoine et de la préservation des composantes de l’identité nationale qui lui ont permis d’être prêt, l’heure venue, à répondre à l’appel de la lutte armée. » (pp. 14-15)
Dans son ouvrage Ibn Badis et l'arabité d'Algérie, réédité en 2012,Mohammed Brahimi el-Mili souligne que cette résistance nationale algérienne était de nature arabo-islamique, culturellement, politiquement et éthiquement. Le Cheikh ‘Abd el-Hamid Ibn Badis représentait pour lui la figure par excellence de l’homme de la synthèse entre l’islam, l’arabité et le patriotisme algérien. Il montre dans son travail que le Cheikh se revendiquait clairement du paradigme nationaliste arabe.
Le 3 juillet 1982, Mohammed el-Mili Brahimi publiait dans le journal français Le Monde un très bel article (« La personnalité algérienne, fondement de l'unité nationale »), dans lequel il remettait en question la compréhension française de la révolution algérienne, notamment en mettant l’accès sur l’anticléricalisme des révolutionnaires français et sur cette accusation de « fanatisme musulman » attribué aux Algériens qui refusaient l’ordre colonial. Notre écrivain et diplomate soulignait : « Le rayonnement de la résistance du peuple algérien depuis 1830 a atteint une dimension universelle. Cette dimension tient tant à la nature et à la diversité des procédés utilisés par l'administration française de l'époque pour étouffer dans l'œuf toute velléité de réaction nationale par la destruction des éléments essentiels de la personnalité algérienne qu'à la détermination et à la persévérance du peuple algérien dans sa riposte systématique et adéquate. Pendant près d'un siècle, l'unité nationale gagnera en profondeur, l'identité algérienne s'affirmera par la préservation de ses éléments fondamentaux, à savoir sa religion, sa langue et un patrimoine culturel accumulé au cours de plusieurs siècles d'histoire. Ce processus élèvera qualitativement la lutte du peuple algérien en renforçant sa confiance en ses possibilités et en développant l'exigence de l'unité la plus large dans la riposte. C'est cela qui va constituer un immense capital d'expériences et d'enseignements conduisant à la nécessité de s'organiser dans la lutte politique, puis révélant les limites de celle-ci, à l'avènement de la lutte armée. Notre intention consistera à évoquer ici cette résistance nationale dans sa double dimension idéologique et culturelle. La nature et l'ampleur de cette résistance ont, en effet, contraint les chefs militaires français à admettre qu'ils étaient combattus par un peuple qui œuvrait par tous les moyens pour se libérer. Cet aveu va conduire les théoriciens du système colonial à étudier les mécanismes profonds qui animaient cette résistance en vue de les détruire à la racine. En dépit de leurs efforts, ils ne parviendront pas à accéder à une intelligence complète de la réalité.
La profondeur populaire et la portée nationaliste de la résistance qui fit de l'Algérie entière un immense champ de bataille étaient masquées par le primat d'une interprétation religieuse expliquant le refus de l'occupation par un artifice, "le fanatisme musulman". Cette absence de discernement ne pouvait manquer de surprendre l'observateur, car les héritiers de 1789 pouvaient trouver dans leur expérience historique les concepts et les enseignements capables de leur faire saisir le caractère national de la résistance algérienne.
Mais, sachant que la Révolution française a particulièrement combattu l'Église jusqu'à tenter d'édifier un temple pour diviniser la raison et mettre un terme définitif à l'influence du clergé, on peut comprendre que cette démarche répondant à une situation historique spécifique, ait pu fausser à un tel point leur analyse qu'ils ne pouvaient reconnaître, dans des conditions totalement différentes, des attributs révolutionnaires à un mouvement dont la manifestation apparente privilégiait l'aspect religieux. »
Mohammed Brahimi el-Mili aimait l’histoire, mais la connaissance historique, la valorisation des héritages, se devaient d’être dynamiques, orientées vers un projet de renaissance nationale algérienne et arabe, vers une redynamisation de notre présent. C’est comme cela que le futur pouvait ouvrir ses portes.
Il a publié notamment :
(Souvenirs du temps de l'innocence) ذكريات زمن البراءة
(478 p., 2011, الجزائر : دار القصبة للنشر)
(Frantz Fanon et la révolution algérienne) فرانز فانون والثورة الجزائرية
(197 p., 1973, بيروت : دار العودة : دار الثقافة )
(Le Maghreb entre les intérêts des États et les aspirations des peuples) المغرب العربي بين حسابات الدول ومطامع الشعوب
(163 p., 1983, دار الكلمة للنشر )
(Le Congrès islamique algérien) المؤتمر الإسلامي الجزائري
(487 p., 2007, دار هومه للطباعة والنشر والتوزيع)
(L’Algérie au miroir de l’histoire) الجزائر في ضوء التاريخ
(220 p., 1980, الناشر: نشر البعث، دار البعث)
(L’Avenir de la culture au XXIe siècle) مستقبل الثقافة العربية في القرن الحاديوالعشرين
(552 p., 1998, المنظمة، الإدارة)
(Cheikh Moubarak el-Mili) الشيخ مبارك الميلي
(431 p., 2001,دار الغرب الإسلامي)
(Le droit à la connaissance et le droit à l'espérance) حق المعرفة وحق الامل
(311 p., 2000, المجلد العربى)
(Ibn Badis et l'arabité d'Algérie) ابن باديس وعروبة الجزائر
(225 p., 2012, دار الكتاب العربي)