Houari Boumediene au Séminaire des Socialistes Arabes (Alger, 22-28 mai 1967)
"Nous devons faire face avec franchise aux contradictions qui caractérisent la patrie arabe, les étudier en profondeur, pour dégager les solutions réalistes et authentiquement révolutionnaires qui s'imposent. La tâche n'est certes pas aisée; elle est même ardue du fait que le monde arabe traverse une phase transitoire au cours de laquelle une lutte implacable est engagée entre les séquelles colonialistes alliées à la réaction d'une part, et le courant progressiste issu des bases populaires, d'autre part.
C'est une lutte complexe entre les forces de la négation et de l'inertie rescapées du passé et servies par les techniques les plus modernes que l'idée colonialiste ait pu inventer, et les forces positives de notre patrimoine étayées par les expériences révolutionnaires concluantes. Cela revient à dire que les intérêts du colonialisme et de l'impérialisme disposent de moyens non négligeables, surtout si l'on considère que certaines parties de la Nation arabe demeurent sous-développées, ce qui ne permettra pas toujours aux masses arabes de distinguer clairement leurs véritables intérêts.
La situation se complique par le fait que la période transitoire engendre des systèmes s'opposant les uns aux autres. A côté d'institutions se réclamant d'un capitalisme non encore liquidé et abritant des idées rétrogrades, nous trouvons d'autres régimes et d'autres idéologies qui traduisent les aspirations des masses et reflètent une image encore imprécise de l'avenir.
Au milieu de cet affrontement, il ne nous est pas possible d'avancer sans avoir réussi à vaincre les séquelles colonialistes, sans nous délivrer des mauvaises habitudes, des idées infantiles, sans avoir cessé de tourner dans le vide. Le réalisme nous impose de procéder à un examen complet de la situation du monde arabe, d'établir un bilan des des réalisations positives et des centres de force, et de déterminer les points de faiblesse et les facteurs de stagnation.
En parlant de réalisme, nous n'entendons pas faire nôtre, une certaine attitude consistant simplement à inciter et à réaliser une symbiose entre l'idée et l'action, de façon à empêcher l'idée de s'égarer dans les nombres de l'imaginaire et de stériliser en quelque sorte par narcissisme ou amour-propre, en négligeant le réel et les possibilités qu'il offre. Il importe également que l'action pratique ne soit pas prisonnière d'une logique d'aveugle.
Les progressistes arabes ont besoin d'opérer un retour sur eux-mêmes, afin de se libérer des apparences dont le propre est d'attribuer la préférence au mot sur son contenu, à la cité sur le monde rural, d'accorder plus d'importance aux discussions de cafés qu'à la découverte des opinions profondes des cultivateurs et des ouvriers.
Le mouvement révolutionnaire arabe est obligé de s'intéresser aux masses rurales qui représentent le véritable fondement de la révolution dans les pays en voie de développement, s'il veut détourner le courant à son profit. Il doit rechercher les moyens les plus efficaces pour exposer ses idées et assurer sa pénétration auprès des masses laborieuses rurales."
Du 22 au 28 mai 1967, sur l'initiative du président Houari Boumediene, et au nom de la direction révolutionnaire de l'Algérie, s'est déroulé, à Alger, le Premier « Séminaire des socialistes arabes ». Une centaine de militants, d'intellectuels, de dirigeants d'organisations révolutionnaires, de diplomates et de journalistes, s'est réunie. Comme le précise le communiqué final, le projet était de poser « la nécessité de l'unité des forces progressistes arabes ». « Dans le cadre de cette rencontre et dans la chaleur du combat contre l'impérialisme, le sionisme et la réaction, les forces progressistes arabes doivent découvrir les moyens de renforcer et de développer leur unité à tous les niveaux. »
