14 août 2024
Défense du projet socialiste arabo-musulman, par Kamel Nasser
Le socialisme est d'abord l'aspiration universelle à la justice sociale. Ses formes, ses mouvements, ses argumentaires, les images et les mythes qu'il mobilise varient, tout naturellement, en fonction des langues, des cultures, des religions, des époques, des réalités sociales concrètes. S'il y a quête de justice, c'est parce que des femmes et des hommes réels subissent des injustices. Le combat socialiste, comme combat justicialiste, entend libérer ces femmes et ces hommes de ces injustices.
Cette question n'est pas abstraite, même s'il faut en dégager les enjeux proprement philosophiques. L'injustice, dans nos pays arabo-musulmans, est fondamentalement le produit des rapports de domination du Nord sur le Sud. Les tensions, les crises qui traversent nos sociétés ne sont pas séparables de ce contexte global planétaire. Cela est aussi le cas pour les autres pays du Sud. L'impérialisme est la première violence.
De nombreux économistes ont souligné que le « sous-développement » des pays du Sud n'était pas la cause de ces situations d'injustice dont les peuples souffrent. La raison est simple : le « sous-développement » n'existe pas ; il s'agit d'un leurre de l'idéologie libérale occidentale. En réalité, ce qui existe c'est le « mal-développement ». L'injustice est générée par un Système-monde qui englobe l'économie-monde capitaliste.
Revenons à notre idée-force : le socialisme est une aspiration universelle à la justice sociale. Comment situons-nous ce socialisme par rapport au marxisme et au communisme ? C'est en fonction de la réponse que nous donnerons à cette interrogation que nous pourrons rendre intelligible notre expression de « socialisme arabo-musulman ».
Premièrement, il faut tordre le coup à la thèse selon laquelle socialisme, marxisme et communisme sont interchangeables ou même similaires. Il n'y a de rapport d'identité entre les trois termes que dans les esprits étriqués de ceux qui sont, au fond, hostiles à la justice sociale réelle, c'est-à-dire incarnée.
Le communisme est essentiellement le nom d'un projet eschatologique et métaphysique, autrement dit anhistorique, la « république universelle des hommes libres ». Plusieurs analystes ont mis en évidence le fait que le communisme est, à bien des égards, une version, sur un mode laïcisé, du paradis chrétien, une sorte de nouveau Jardin d'Eden qui se construirait sur terre.
Le marxisme, lui, renvoie à autre chose. Il est une analyse critique du capitalisme, c'est-à-dire de l'ordre économique dans lequel ont évolué les sociétés humaines depuis la Renaissance (en Europe) et la conquête coloniale et impérialiste du monde. En ce sens, il relève des sciences sociales.
Les choses sont claires. Si le communisme est une métaphysique laïcisée, le socialisme, lui, renvoie à des transformations réelles dans les sociétés. Le moteur de ces transformations est précisément la quête de justice sociale dont nous parlions.
Le socialisme arabo-musulman peut donc être compris comme l'expression arabo-musulmane de la quête universelle de justice sociale, autrement dit il est la forme que prend le combat justicialiste chez les peuples du Maghreb et du Machreq.
Un socialisme qui ne remettrait pas en cause à la fois les fondements du Système-Monde et ses effets économiques, politiques, sociaux, écologiques, culturels, qui s'installerait dans la posture du gestionnaire (au nom de la fameuse prise en compte des "réalités"), n'aurait de socialisme que le nom. Ainsi, la social-démocratie planétaire est-elle non point une critique radicale du capitalisme, mais l'un des instruments politico-économiques de sa rénovation.
L'Internationale Socialiste, par exemple, constitue-t-elle l'une des composantes de l'impérialisme occidental, dans sa variante de gauche. Les socialismes du tiers monde qui croient que l'inscription, l'intégration dans l'Internationale Socialiste permet une meilleur négociation avec le Nord se trompent. La négociation est nécessaire, mais peut-elle se faire dans un cadre imposé par la culture politique impérialiste du monde occidental ?
Il ne peut y avoir de positivité dans la négociation avec le Nord que si les acteurs du Sud sont autonomes (d'un point de vue politique, mental et philosophique). C'est pourquoi le meilleur allié de l'impérialisme occidental de gauche est-il représenté, dans le Sud de la planète, par un socialisme exogène, déraciné, cosmopolite, déconnecté des substrats culturels et spirituels.
La social-démocratie est l'un des instruments de l'occidentalisation du monde car le Système-Monde est-il autre chose que la mondialisation du Système-Occident ? Les véritables socialismes du Sud sont des socialismes endogène, enfantées à partir des socles culturels, les matrices anthropologiques locales.
S'il n'est pas civilisationnel (ou continental), le socialisme est une supercherie, car la quête de justice sociale est la quête d'un peuple (ou d'un ensemble de peuples), c'est-à-dire d'un Sujet historique réel, et non pas d'une entité abstraite déshistoricisée et désincarnée. La solidarité des peuples du monde est l'articulation des combats socialistes civilisationnels.
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