Michel Aflaq

L'un des plus grands textes de la pensée nationaliste arabe, et une authentique source d'inspiration pour les 20 prochaines années : A la Mémoire du Prophète arabe, de Michel Aflaq, présentation de Mohammed Futuwwa

Le Parti de la Résurrection Arabe Socialiste (ba‘th), qui fut l'un des partis historiques du nationalisme arabe, a été fondé par Salah el-Bitar, Zaki el-Arzouzi et Michel 'Aflaq. Michel ‘Aflaq (1909-1989) est issu d'une famille orthodoxe de Syrie ; il a laissé une importante œuvre politique et théorique. A plusieurs reprises, il est revenu sur la question de la contribution des Arabes chrétiens au nationalisme arabe et sur les relations entre identité nationale et religion. Pour Michel ‘Aflaq, il existe une inclusion mutuelle entre l'islam et l'arabité. Ce Discours fut prononcé dans l'amphithéâtre de l'Université de Damas, en Syrie, le 5 avril 1943.

A la Mémoire du Prophète arabe

 

La personnalité arabe entre le passé et le présent
A l'occasion de pareilles cérémonies, il me vient toujours à l'esprit la question suivante: quelle est la valeur du langage ? Jamais tout au long de notre histoire nous n'avons connu une période où le langage fut aussi abondant et puissant. Pourtant notre époque est la moins dynamique et la moins productive de toutes. Est-ce à dire que le langage est un facteur paralysant et stérilisant au lieu d'être stimulation et fertilisation de l'esprit ? Il y a une différence essentielle entre le discours qui s'harmonise avec son auteur, qui exprime la substance d'une personnalité vivante et sa position globale face à la vie et celui qui n'a aucun lien avec la personnalité, qui ne représente qu'un divertissement de l'intellect et une gymnastique de la langue. Jadis, les mots influaient grandement sur les Arabes parce qu'ils correspondaient à des vérités palpitantes de vie. C'était le cœur qui les percevait et non l'oreille, la personnalité tout entière qui y répondait et non uniquement la langue. C'est pourquoi le mot avait un caractère sacré et valeur d'engagement, il engageait la vie - celle de l'individu comme celle de la collectivité - et en disposait. Or ce mot qui, à l'image du papier monnaie, avait une parité or, est devenu aujourd'hui une simple coupure de papier sans aucune couverture.
Aussi voyons-nous un esprit pauvre, jusqu'à la nullité, parvenir à noyer tout ce qui l'entoure dans un flot de paroles, sans que personne n'exige de caution. Il n'est donc pas étonnant de voir la confiance disparaître, la confusion régner, les fraudes et les spéculations se multiplier, et partant, les faillites et les scandales.
Nous nous trouvons actuellement devant une cassure, voire une contradiction, entre notre passé glorieux et un présent honteux. Jadis, la personnalité arabe était un tout unifié, sans dissonance aucune entre l'âme et la pensée, l'acte et la parole, la morale individuelle et l'éthique collective. La vie arabe était au faîte de la plénitude, et la pensée, l'action, tous les instincts puissants s'y conjuguaient harmonieusement. Aujourd'hui, nous ne connaissons qu'une personnalité divisée et morcelée, qu'une vie pauvre et partielle. Lorsque l'esprit domine, l'âme est absente et lorsque les sentiments foisonnent, la pensée est vide: tantôt intellectuelle et stérile, tantôt active et irréfléchie, cette vie est constamment privée de certaines forces essentielles. Il est grand temps d'éliminer cette contradiction afin de rendre à la personnalité arabe son unité et à la vie arabe sa plénitude. Il faut joindre la prière à l'esprit éclairé et à la force du bras afin, qu'ensemble, ils aboutissent à l'action spontanée et libre, riche, puissante et judicieuse.
Jusqu'ici les liens de parenté qui nous unissent à nos ancêtres héroïques ont toujours été ceux d'une filiation officielle, sans plus, et la relation entre notre histoire contemporaine et notre passé glorieux une relation parasite non organique. A présent, il nous incombe de ranimer nos vertus naturelles et d'entreprendre les actions qui sont de nature à valider notre filiation officielle, et à en faire une réalité légitime. Il nous faut lever, autant que possible, les obstacles nés de la stagnation et la décadence afin qu'un sang noble et glorieux coule à nouveau dans nos veines. Il faut enfin purifier notre terre et notre ciel pour que l'âme de nos héroïques aïeux ne soit plus effarouchée, qu'elle descende sur nous et se plaise à nous envelopper.
Nous avons longtemps vécu dans une atmosphère lourde et étouffante parce que fallacieuse: il y avait un divorce entre la pensée et les actes, entre la langue et le cœur. Chaque mot prononcé résonnait comme dans un récipient vide et creusait une cavité dans l'oreille et dans l'âme parce qu'il était dépouillé de toute signification. Chaque mot lu faisait frémir nos yeux de douleur parce qu'il avait l'apparence d'un fantôme et d'une ombre, qu'il évoquait une époque révolue et qu'il nous attristait comme la vue des traces d'un campement abandonné. Il faut donc que nous rendions aux mots leur signification et leur force, leur place et leur caractère sacré.
Il faut désormais que chaque parole relate un acte accompli, au lieu de se borner à évoquer ce que nous avons été incapables de faire. Il faut enfin que nous ne parlions que de ce que nous pouvons concrétiser jusqu'au jour où nous serons à même de réaliser tout ce que nous dirons.

L'Islam, une expérience et une prédisposition constante
Messieurs, l'Islam, incarné dans la vie du prophète, n'est pas aux yeux des Arabes un simple événement historique qu'on expliquerait en terme, de temps et d'espace, de causes et d'effets. C'est un mouvement si profond, si impétueux et si vaste qu'il est directement lié à la vie intrinsèque des Arabes prise dans l'absolu. Autrement dit, c'est une image fidèle et un symbole complet et éternel de la nature, des riches possibilités et de l'orientation authentique de l'âme arabe. C'est pourquoi, nous pouvons considérer qu'il est constamment apte à se renouveler, non pas dans sa forme et dans sa lettre, mais dans son essence. L'Islam est l'élan vital qui actionne les forces latentes de la Nation arabe et qui fait que s'y déchaîne la vie ardente qui emporte les barrages du traditionalisme et les entraves du conventionnalisme et rétablit le lien avec les notions profondes de l'univers. Prise de saisissement et d'enthousiasme, elle traduit ses sentiments en concepts nouveaux et en actions glorieuses.
Puis, emportée par son exaltation au-delà de ses propres limites, elle déborde sur les autres nations tant sur le plan de la pensée que sur celui de l'action et atteint à la globalité. Grâce à cette expérience éthique cruciale, les Arabes surent s'insurger contre leur réalité et se diviser à dessein de la dépasser et de réaliser une unité suprême, et ils s'en imprégnèrent afin de découvrir ses possibilités et de consolider ses vertus. En outre, si l'Islam a engendré par la suite nombre de conquêtes et de civilisations, il les contenait en germe durant les vingt premières années de sa mission. Avant de conquérir la terre, les Arabes ont conquis leur âme, exploré ses profondeurs et étudié sa nature intrinsèque; et avant de gouverner les nations, ils se sont gouvernés eux-mêmes, ont dominé leurs passions et maîtrisé leur volonté. S'ils ont institué des sciences, excellé dans les arts et érigé une civilisation, ce ne fut que la concrétisation matérielle, partielle et mineure d'un rêve puissant et total qu'ils vécurent en ces années-là de tout leur être. Ce ne fut qu'un écho assourdi de cette voix céleste qu'ils entendirent, qu'une ombre pâle de cette vision fascinante qu'ils entrevirent au temps où les anges guerroyaient à leurs côtés et que le paradis scintillait entre les lames de leurs épées.
Cette expérience représente non pas un fait historique que l'on évoque dans le but d'en tirer enseignement et fierté, mais d'une prédisposition constante de la nation arabe -pour autant que l'Islam soit compris dans sa vérité - à se soulever et à se diviser chaque fois que la matière dominera l'esprit et l'apparence l'essence, afin d'accéder à l'unité suprême et à une saine cohésion. En outre, cette expérience sert à raffermir sa morale chaque fois qu'elle se relâche et à approfondir son âme chaque fois qu'elle tend à la superficialité. Enfin, c'est en elle que se répète l'héroïque épopée de l'Islam dans toutes ses étapes: de la révélation à l'oppression, de l'exil à la guerre, en passant par la victoire et l'échec jusqu'au dénouement final, dans le triomphe de la vérité et de la foi.

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La vie du prophète, quintessence de la vie arabe
La vie du prophète, qui incarne l'âme arabe dans sa vérité absolue, ne peut être appréhendée par l'intellect. Pour la connaître, il faut en faire l'expérience vivante. C'est pourquoi, il est impossible que cette connaissance soit un point de départ. Elle constitue un aboutissement. Depuis que leur vitalité s'est émoussée, c'est-à-dire depuis des siècles, les Arabes lisent la biographie de Mohammed et se plaisent à la chanter sans la comprendre. Car cette compréhension exige un degré extrême de bouillonnement de l'âme, une profondeur et une sincérité de sentiments qu'ils ne possèdent pas encore, et une attitude existentielle plaçant l'homme face à son destin. Or, ils sont on ne peut plus loin de cet état.
L'âme de nos héros nous a déserté depuis bien longtemps car l'héroïsme ne figure plus parmi les qualités courantes des Arabes. Il est à craindre que la glorification populaire du grand prophète ne soit l'expression de l'impéritie et de l'incapacité plutôt qu'une juste appréciation de la grandeur. Nous avons perdu la notion d'héroïsme, si bien que nous le considérons aujourd'hui avec effroi et ahurissement comme s'il appartenait à un autre monde. Or, la véritable glorification de l'héroïsme doit découler d'une participation effective et d'une juste appréciation résultant de l'expérience et de la souffrance. Seul celui qui aura été capable dans sa vie, ne fût-ce que d'un grain d'héroïsme, pourra apprécier le héros.
Jusqu'ici, nous avons toujours observé la vie du prophète de l'extérieur, comme on observerait une image merveilleuse destinée à l'admiration et à la sanctification. Mais nous devons commencer par la contempler de l'intérieur, afin de la revivre. Chaque Arabe aujourd'hui est capable de revivre la vie du prophète, ne fût-ce que dans la proportion d'un caillou par rapport à la montagne, d'une goutte d'eau par rapport à l'océan. Il est tout à fait normal qu'un homme, aussi grand soit-il, s'avère incapable d'accomplir une œuvre comparable à celle du prophète. Cependant, il n'est pas moins normal qu'une personne, aussi limitées que soient ses capacités, puisse être un modèle infiniment réduit de Mohammed, dès lors qu'elle appartient à une nation qui a rassemblé toutes ses forces pour produire Mohammed ou plus exactement puisqu'il appartient à la nation que Mohammed a rassemblé toutes ses forces pour l'engendrer. Jadis, la vie d'un seul homme a résumé la vie de toute sa nation; il faut qu'aujourd'hui toute la vie de cette nation, dans sa renaissance nouvelle, soit le déploiement de la vie de son grand homme. Autrefois, Mohammed a personnifié tous les Arabes; aujourd'hui tous les Arabes doivent incarner Mohammed.

L'Islam, renouvellement et plénitude de l'arabisme
Un Arabe reçut un jour un message céleste et se mit à le prêcher à l'humanité qui, autour de lui, se composait d'Arabes. Un petit nombre d'entre eux répondit à son appel, mais la majorité y résista. Il émigra donc avec les croyants et fut combattu par les polythéistes, jusqu'au jour où la vérité triompha et que tout le monde y crut. L'épopée de l'Islam ne peut être dissociée de son cadre naturel, la terre arabe, ni de ses héros et de ses artisans, c'est-à-dire tous les Arabes. Les polythéistes de Qoreich furent aussi nécessaires à l'instauration de l'Islam que les croyants; et ceux qui combattirent le prophète contribuèrent au triomphe de l'Islam autant que ceux qui l'appuyèrent. Dieu aurait pu révéler le Coran à son prophète en un seul jour, mais la révélation nécessita, plus de vingt années. Il aurait pu faire triompher sa religion et en éclairer le monde en un seul jour, mais cela ne s'accomplit pas en moins de vingt années. Il aurait pu faire apparaître l'Islam des siècles avant son apparition et dans n'importe laquelle des nations qu'il créa, mais il lui donna le jour, à une époque déterminée et en son temps, et choisit la nation arabe et son héros le prophète. Il y a une sagesse en cela. En effet, il est une vérité éclatante que seuls les obstinés arrogants peuvent nier: les Arabes furent choisis pour transmettre le message islamique en raison de qualités et de vertus qui leur sont inhérentes; et l'époque qui a vu naître l'Islam fut choisie parce que les Arabes avaient atteint la maturité et la plénitude nécessaire pour recevoir un tel message et pour le transmettre à l'humanité; enfin, si le triomphe de l'Islam fut retardé aussi longtemps, ce fut pour que les Arabes parvinssent à la vérité par leurs propres efforts, leur expérience d'eux-mêmes et du monde, à travers les tribulations et la souffrance, le désespoir et l'espérance, l'échec et le triomphe. Autrement dit, il fallait que la foi jaillît du plus profond de leur âme pour être une foi authentique, forgée dans l'expérience et intimement liée à la vie. L'Islam fut donc un mouvement arabe qui avait pour signification le renouvellement et la plénitude de l'arabisme. La langue dans laquelle il fut révélé était la langue arabe, sa compréhension des choses s'inscrivait dans la perspective de l'esprit arabe, les vertus qu'il affermit étaient des vertus arabes, fussent-elles apparentes ou cachées, enfin les défauts qu'il combattit étaient également des défauts arabes en voie de disparition. Quant au musulman d'alors, il n'était autre que l'Arabe, mais l'Arabe nouveau, évolué et mûr. Et de même que nous désignons aujourd'hui par "patriote" ou "nationaliste" une certaine catégorie d'hommes qui ont cru dans la cause de leur pays parce qu'ils ont réuni les conditions et les vertus indispensables à une prise de conscience de leur étroite appartenance à leur nation et pour assumer la responsabilité de cette appartenance - alors que l'ensemble de la nation est censé être nationaliste -, de même le musulman fut l'Arabe qui crut dans la religion nouvelle parce qu'il réunit les conditions et les vertus qui lui étaient nécessaires pour comprendre que cette religion symbolise l'élan de l'arabisme vers l'unité, la force et le progrès.

L'humanisme de l'Islam
Cependant, cela signifie-t-il que l'Islam a été destiné aux Arabes exclusivement ? Une telle assertion s'éloigne de la vérité et contredit la réalité. Toutes les nations sont grandes; toutes sont profondément liées aux notions immuables de l'univers, et aspirent de par leur nature aux valeurs éternelles et universelles. L'Islam qui traduit au mieux la quête d'éternité et d'universalité de notre nation, est arabe de fait et humaniste d'aspiration. Sa mission n'est autre que la création d'un humanisme arabe.
Les Arabes se distinguent des autres peuples par cette particularité: leur éveil national s'accompagna d'un message religieux ou plutôt ce message fut le révélateur de leur éveil. Ils ne s'étendirent pas pour le plaisir de s'étendre et ne conquirent ni ne gouvernèrent des pays sur la base d'un pur besoin économique, d'un prétexte racial ou d'une volonté de domination et d'asservissement. Ils entendaient remplir un devoir religieux fait de vérité, d'exhortation au bien, de miséricorde, de justice et de générosité. Ils y souscrirent spontanément, glorifiant le nom d'Allah et pour lui versèrent leur sang. Dès lors, tant que la corrélation demeurera étroite entre l'arabisme et l'Islam, tant que nous considérerons l'arabisme comme un corps dont l'âme est l'Islam il n'y a pas lieu de craindre que les Arabes outrepassent les limites de leur nationalisme qui n'atteindra jamais l'esprit d'injustice et d'impérialisme.
Certes, les Arabes ne peuvent remplir ce devoir que s'ils forment une nation forte et ascendante. Car l'Islam ne saurait prendre corps que dans la nation arabe, dans ses vertus, ses principes et ses talents. Par conséquent, la première obligation imposée par l'humanisme de l'Islam est que les Arabes soient forts et maîtres dans leurs pays.
L'Islam est un être vivant aux traits et aux contours bien distincts. Or l'être vivant qui occupe une place élevée dans l'échelle de la vie ne peut être deux choses à la fois, ni avoir deux significations à la fois. L'Islam est universel et éternel mais son universalité ne va pas jusqu'à englober à la fois toutes les significations et toutes les orientations; elle signifie qu'à chaque phase cruciale de l'histoire, qu'à chaque étape déterminante de l'évolution, il révèle une des significations infinies qu'il recèle dès l'origine.
Il ne faut pas entendre par immortalité de l'Islam qu'il est figé, réfractaire à tout changement ou mutation et que la vie le survole sans le toucher, mais que tout en se dépouillant continuellement des formes dont il s'est enveloppé, il conserve les mêmes racines et la même et invariable aptitude à se développer, engendrer et innover. Déterminé par un temps et un lieu précis, il possède à l'intérieur de ses limites spatio-temporelles un sens et une portée absolus.
Je me demande si tous les zélés qui veulent faire de l'Islam un sac propre à contenir tout et n'importe quoi, une usine à même de produire toutes sortes de composés chimiques et médicamenteux se rendent compte qu'au lieu de confirmer la force de l'Islam et de préserver sa pensée de tout changement contingent, ils anéantissent par là son âme et sa personnalité, le dépouillent de ses caractéristiques vivantes et de son indépendance. Ils permettent par ailleurs aux instigateurs de l'injustice et aux détenteurs du pouvoir oppressif d'y puiser les armes qui leur serviront à discréditer sa substance même: la nation arabe.
Ainsi donc, la signification apportée par l'Islam en cette période historique cruciale, à ce stade déterminant de notre évolution, est la nécessité d'orienter tous les efforts vers le renforcement et la "régénération" des Arabes, et de les concentrer dans le nationalisme arabe.

Les Arabes et l'Occident
Ce fut Bonaparte qui, il y a un siècle et demi, rétablit le contact de l'Occident avec les Arabes par sa campagne contre l'Egypte. Ce vieux renard exprima symboliquement ce lien en faisant accrocher des tablettes sur lesquelles figuraient côte à côte les versets du Coran et les Droits de l'homme. Depuis lors, les Arabes (ou les chefs d'Etat étrangers à l'arabisme) n'ont cessé de pousser leur renaissance contemporaine dans cette voie torse. Ils se sont donnés beaucoup de mal et ont éreinté le texte de leur histoire et du Coran pour démontrer que les principes de leur civilisation et de leur doctrine ne diffèrent pas de ceux de la civilisation occidentale et qu'ils ont devancé les occidentaux dans la proclamation et l'application de ces principes. Cela ne signifie qu'une seule chose; les Arabes se placent face à l'Occident dans la position de l'accusé et reconnaissent la justesse et la supériorité de ses valeurs. Il est un fait indéniable: la civilisation occidentale a envahi l'esprit arabe au moment où celui-ci, tari, était devenu un contenant sans contenu, permettant ainsi à cette civilisation de remplir par ses concepts et ses notions le vide existant. Du reste, les Arabes n'ont pas tardé à se rendre compte que leur opposition aux Européens était alimentée par ce que ces derniers eux-mêmes préconisaient et que s'il y avait une différence entre eux, elle était d'ordre quantitatif, comme celle qui va de l'infiniment petit à l'infiniment grand, de l'archaïsme au progrès. Bientôt, ils aboutiront à la conclusion logique de cette orientation, à savoir que la civilisation européenne peut très bien les dispenser de la leur. La ruse du colonialisme européen a consisté non pas à orienter la mentalité arabe vers la reconnaissance des principes et des concepts éternels puisque cette mentalité les reconnaît et repose sur eux depuis sa naissance, mais à tirer parti l'immobilisme de l'esprit arabe et de son incapacité de créer pour le contraindre à adopter le contenu proprement européen de ces concepts. Ce n'est pas sur le principe même de la liberté que nous différons avec les européens, mais sur leur conception de la liberté.
Aujourd'hui comme hier, l'Europe redoute l'Islam. Cependant, elle sait qu'à présent la force de cette religion qui symbolisa jadis la puissance des Arabes est régénérée et qu'elle a revêtu un nouvel aspect: le nationalisme arabe. C'est pourquoi elle dirige contre cette nouvelle force toutes ses armes pendant qu'elle fraternise et coopère avec la forme archaïque de l'Islam. En effet, l'Islam cosmopolite qui se limite à l'adoration superficielle de Dieu et aux généralités ternes est en train de s'occidentaliser. Un jour viendra où les nationalistes se retrouveront seuls à défendre l'Islam et se verront contraints d'y insuffler une signification particulière afin de permettre à la nation arabe de garder une raison d'être valable.

L'honneur d'être arabe
Parmi ces concepts européens qui ont envahi l'esprit contemporain, il y a deux idées relatives au nationalisme et à l'humanisme qui sont erronées et extrêmement dangereuses. Il est logique que le nationalisme abstrait de l'Occident dissocie nationalisme et religion. En effet, la religion leur étant parvenue de l'extérieur, elle est étrangère à la nature et à l'histoire de l'Europe. Quintessence de la doctrine supraterrestre et de l'éthique, elle ne fut pas révélée dans les langues nationales de l'Europe, elle n'exprima pas le besoin propre à son environnement et ne se confondit pas avec son histoire. Quant à l'Islam, il ne représente pas pour les Arabes une doctrine supraterrestre unique. Il n'est pas non plus une éthique pure mais la manifestation la plus claire de leur conscience de l'univers et de leur vision de la vie, l'expression la plus forte de l'unité de leur personnalité dans laquelle la parole fusionne avec le cœur et l'esprit, la méditation avec l'action, l'âme avec le destin. Bien plus encore, l'Islam est la plus belle illustration de leur langue et de leur littérature, le chapitre le plus volumineux de leur histoire nationale. Il n'est donc pas possible de célébrer un de nos héros immortels en tant qu'Arabe et de l'ignorer ou de la rejeter en tant que musulman. Notre nationalisme est un organisme vivant aux membres emmêlés: toute dissection de ce corps et toute dissociation de ses organes lui est fatale.
En conséquence, le lien qui unit l'Islam à l'arabisme n'a aucune similitude avec celui qui existe entre d'autres religions et d'autres nationalismes. Un jour, lorsque leur nationalisme sera pleinement épanoui et qu'ils renoueront avec leur caractère original, les Arabes chrétiens sauront que l'Islam représente pour eux une culture nationale dont ils devront s'imprégner afin de la comprendre, de l'aimer et de la protéger en tant qu'aspect le plus précieux de leur arabisme. Et si la réalité est encore loin de ce vœu, il incombe à la nouvelle génération d'Arabes chrétiens d'œuvrer avec courage et abnégation pour le réaliser, sacrifiant à cette fin leur orgueil et leurs intérêts. En vérité, il n'est rien de tel pour eux que l'arabisme et l'honneur d'y appartenir.

L'humanisme abstrait
Quant au deuxième danger il réside dans l'humanisme abstrait à l'européenne dont la conséquence profonde est de considérer les peuples comme des conglomérats humains figés et monolithiques, sans racines avec la terre et réfractaires au temps et qu'il est, partant possible d'appliquer à l'un d'eux les réformes et les changements issus des besoins et des prédispositions d'un autre.
Cela dit, les théoriciens des révolutions économiques et sociales se figurent-ils qu'en accrochant des fruits de cire sur un bois mort ils lui insuffleront la vie et en feront un arbre vivant ? Il ne suffit pas que les théories et les réformes soient plausibles en elles-mêmes. Elles doivent être les rameaux vivaces d'une vie plus générale qui les engendre et les nourrit. D'aucuns pensent aujourd'hui qu'il suffit de greffer diverses réformes sur la situation des Arabes pour ressusciter la nation. Pour notre part, nous estimons que ce phénomène est l'une des manifestations de la décadence, car il procède d'un renversement d'optique; c'est prendre la partie pour le tout et l'effet pour la cause. En réalité, ces réformes qui ne sont que des conséquences, doivent émaner d'une cause première, comme la fleur de l'arbre. Et cette cause est avant tout psychologique: c'est la foi de la nation en son message, la foi de ses fils en elle. Dans l'Islam, la cause première fut la foi en un seul Dieu qui engendra toutes les réformes à l'origine de la mutation de la société arabe. Les premiers Musulmans étaient loin de se douter que leur adhésion à la croyance en un seul Dieu et en un jour dernier les amènerait à approuver par la suite toute la législation élaborée par l'Islam. Néanmoins, nous les voyons appliquer les lois islamiques spontanément, volontairement et logiquement parce que leur approbation seconde était virtuellement contenue dans l'adhésion première à la foi en un seul Dieu: tout ce que ce Dieu ordonne est juste et bon.
Quoique l'on dise de l'intervention des facteurs politiques et économiques dans la résistance de Qoreich à l'Islam, il demeure que le facteur principal fut religieux, c'est-à-dire intellectuel. Et ceux qui, de nos jours, adoptent cette manière déformée d'envisager la religion, dans une perspective matérialiste, contredisent la réalité historique et la nature humaine d'une part, et dénient aux Arabes de l'autre, leur trait de caractère le plus précieux: l'idéalisme. Car si Qoreich s'est vue contrainte, pour des raisons matérielles, de conclure avec le prophète la trêve d'Al-Hudaïbia, elle s'est obstinée à lui dénier sa révélation et sa religion nouvelle.

Tout cela met en évidence les raisons qui nous poussent à accorder une importance primordiale au sentiment national profond et lucide en tant que cause première. Car lui seul peut garantir des réformes sociales, dynamiques, effectives et audacieuses, conformes à l'esprit du peuple et à ses besoins, réalisables parce que souhaitées par lui.

La nouvelle génération arabe
Messieurs, nous célébrons aujourd'hui la mémoire du héros de l'arabisme et de l'Islam. Mais qu'est-ce que l'Islam sinon l'enfant de la douleur, la douleur de l'arabisme! Cette douleur est revenue sur notre terre avec une intensité et une profondeur inconnues des Arabes de la Jahiliya. Que ne fait-elle jaillir une révolution épurée et rectifiée, pareille à celle dont l'Islam a levé l'étendard. Seule la nouvelle génération arabe est capable de la mener et d'apprécier sa nécessité car les souffrances du présent l'ont préparée à brandir son drapeau et l'amour de sa terre et de son histoire lui a permis de discerner son essence et son orientation.
Nous, la génération arabe nouvelle, nous sommes porteurs d'un message et non d'une politique, d'une foi et d'une doctrine et non pas de théories et de paroles. Nous ne craignons pas cette clique anti-arabe, soutenue par les armes de l'étranger et mue par une haine raciste envers l'arabisme, car Dieu, la nature et l'histoire sont avec nous. Elle ne nous comprend pas car elle nous est étrangère, étrangère à la sincérité, à la profondeur et à l'héroïsme, fausse, artificielle, servile.
Seuls les éprouvés nous comprennent ainsi que ceux qui ont compris la vie de Mohammed de l'intérieur, en tant qu'expérience morale et destin historique. Seuls les esprits sincères nous comprennent, ceux qui, à chaque pas, se heurtent au mensonge et à l'hypocrisie, à la délation et à la calomnie, et qui poursuivent néanmoins leur chemin, redoublant d'ardeur. Seuls les affligés nous comprennent, eux qui ont forgé dans l'amertume de leur labeur et le sang de leurs blessures l'image de la vie arabe future que nous souhaitons heureuse et sereine, intense et ascendante, éblouissante de limpidité. Seuls les croyants nous comprennent, eux qui ont foi en Dieu. On ne nous verra peut-être pas prier avec les orants ou jeûner avec les abstinents; néanmoins, nous croyons en Dieu car nous avons un besoin pressant de lui. Notre tâche est lourde, notre chemin est difficile et notre objectif est loin d'être atteint. Cette foi ne fut pas notre point de départ mais notre aboutissement. Nous l'avons acquise par la souffrance et les peines. Nous ne l'avons point héritée et elle ne nous a pas été léguée par la tradition. Ainsi est-elle pour nous un trésor précieux car elle nous appartient et est le fruit de nos labeurs. Je ne crois pas qu'un jeune arabe qui se rend compte vraiment des maux qui démangent le cœur de sa nation, et qui est conscient des dangers qui l'entourent, extérieurs mais aussi et surtout intérieurs, qui menacent l'avenir de l'arabité, qui croit que la nation arabe doit continuer à vivre, qu'elle est investie d'une mission qu'elle n'a pas encore accomplie et qu'elle jouit de possibilités qu'elle n'a pas encore intégralement exploitées; que les arabes n'ont pas encore dit leurs derniers mots, et qu'ils n'ont pas encore exploité toutes leurs forces.. je ne crois vraiment pas qu'un jeune homme comme celui là pourrait se permettre de ne pas avoir la foi en Dieu, c'est à dire la foi en la vérité et la foi dans le triomphe de la vérité et la nécessité de faire tout pour que triomphe la vérité.

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