MS Yahiaoui

 

 

 

 

Les franco-berbéristes, les mafiosi des wilayas du centre, les laïcos- assimilationnistes, les républicains-éradicateurs et les franco-libéraux détestaient le Moudjahid Mohamed Salah Yahiaoui.

Il était une référence politique et morale pour le camp algérien nationaliste-révolutionnaire et socialiste arabo-islamique. C'est pour cela que nous devons maintenir vivante sa mémoire, comme celle du Président Houari Boumediene.

 

C'est donc à l'âge de 86 ans, après une longue maladie, que Mohamed Salah Yahiaoui est mort dans la nuit du jeudi 9 au vendredi 10 août 2018, à l'hôpital militaire de Ain Naadja, à Alger. Quelques jours auparavant, il se trouve en Jordanie, dans un hôpital de la capitale, Amman. Ce sont ses médecins qui recommandèrent à sa famille de le rapatrier en Algérie, car son état était désespéré. Il a été inhumé à Alger après la prière du vendredi au cimetière de Sidi Yahia (Hydra)

Mohamed Salah Yahiaoui est né en 1932 à Ain El Khadra dans la Wilaya de M'sila. Dans sa jeunesse, selon le témoignage de son frère, il aurait étudié le Coran dans l'une des écoles gérées par l'Association des Oulémas Musulmans Algériens du Cheikh Abdelhamid Ibn Badis. Il était instituteur au moment du déclenchement de la révolution du Premier Novembre 1954. Farouchement patriote, il rejoint les rangs de l'Armée de Libération Nationale en 1956, en montant dans le maquis. Il rejoint l'Etat-Major Général de l'A.L.N. dirigé par le colonel Houari Boumediene. Après l'indépendance, il occupera de nombreuses fonctions dans l'appareil d’État. Il a représenté l’Armée nationale et populaire avec le grade de major lors de la tenue du 3ème congrès du F.L.N, le 16 avril 1964. Colonel, il deviendra commandant, et sera nommé le 22 novembre 1965 chef de la 3ème Région Militaire (Béchar). Le 1er juillet 1969, il quitte cette fonction pour assumer la direction de l’École militaire interarmes de Cherchell, une prestigieuse école militaire située à dans la wilaya de Tipaza. Elle deviendra l'Académie militaire interarmes en 1979. Toujours en juillet 1969, il rejoint le conseil de la Révolution.

Boumediene Yahiaoui

 

En octobre 1977, le président Houari Boumediene demande à Mohamed Salah Yahiaoui de prendre en charge le F.L.N. et d'en devenir le coordinateur. Le projet boumedieniste, à ce moment précis, est de construire un authentique parti nationaliste-révolutionnaire et socialiste. Il développera dans le cadre de ses nouvelles tâches un fantastique travail, pas seulement en direction du parti, mais aussi des organisations de masse, comme l'UGTA, l'ONM, l'UNPA, l'UNFA et l'UNJA. Responsable exécutif chargé de l’appareil du F.L.N., il reçoit un soutien important des militants politiques, syndicaux et associatifs. En effet, il organise tout au long de l'année 1978 les Congrès de ces organisations afin de faire émerger de nouveaux cadres. Mais les oppositions sont nombreuses et diverses. Il y a celle des milieux réactionnaires, socialement parlant, attachés à des privilèges illégitimes, celle des milieux libéraux, favorable aux privatisations et à une ouverture économique vers le monde occidental, celles des milieux fondamentalistes, hostile son projet socialiste au nom des valeurs traditionnelles, celle enfin des milieux francophiles qui voient d'un très mauvais œil la dimension nationaliste arabe de sa démarche. Il est vrai que parmi les axes de ses interventions, Mohamed Salah Yahiaoui insiste sur l'arabisation et le « caractère progressiste, progressif et scientifique qui doit l'animer ».

Mais ce processus social et politique est brusquement arrêté avec la disparition du Président Houari Boumediene le 27 décembre 1978. La rivalité des clans se déchaînent, car la question de la continuité, et à quelles conditions, du pouvoir est posée. Mohamed Salah Yahiaoui était un candidat sérieux pour succéder au défunt président. Chef du F.L.N., il avait toute la légitimité pour cela. Mais déjà, des clans hostiles allaient s'affirmer. On raconte ainsi que c'est lui qui devait prononcer l’oraison funèbre en ce jour du 29 décembre 1978. Le texte du discours avait été rédigé spécialement pour Mohamed Salah Yahiaoui, mais, au final, c'est Abdelaziz Bouteflika, l'autre candidat à la succession, qui fera l'éloge de Houari Boumediene. Selon certains témoignages, c'est Mohamed Salah Yahiaoui qui aurait, au cours de l'année 1979, refusé cette candidature à la fonction présidentielle demandée par de nombreux amis et cadre du FLN et des organisations civiles. Quoi qu'il en soit, il continue son travail de coordinateur et durant cette année de transition, il va développer une réelle pensée alternative, synthèse entre nationalisme, socialisme et islam.

Ainsi, lors du Quatrième Congrès du F.L.N. qui débutera le 27 janvier 1979 pour une durée de 5 jours à la Salle du 19 juin au complexe olympique d'Alger, Mohamed Salah. Yahiaoui prononce un exceptionnel discours d'ouverture devant les 3 290 délégués. Il rappelle l'enracinement islamique de la révolution algérienne. « L'Islam a exprimé avec force les idéaux auxquels adhère notre peuple. Il a incarné fidèlement ses aspirations à la liberté, la justice et l'égalité. Sous son égide, le peuple a été éclairé et a fait siens les principes de justice et d'égalité qui appellent à la Révolution contre l'exploitation et l'injustice ». Il plaide également pour donner des « fondements solides pour un Parti d'avant-garde », car il reconnaît que le Front de Libération Nationale a favorisé l'apparition d'insuffisances en présentant des candidats qui ne remplissaient pas les conditions et les critères requis" pour participer aux assemblées des travailleurs dans l'industrie ». Il est vrai que la bureaucratisation, une certaine mentalité rentière (du au pouvoir d’attraction des hydrocarbures!), le clientélisme ne favorisaient pas l'émergence d'un parti aux commandes des trois révolutions (agraire, industrielle et culturelle). Il appelle à « l'assainissement de la base militante ». Et Mohamed Salah Yahiaoui continue : « Nous sommes fermement convaincus que le développement économique n'est pas seulement une opération technique que résument les chiffres et les statistiques, mais constitue aussi, selon notre point de vue, une bataille sociale politique et culturelle qui ne saurait donner pleinement ses fruits que si elle s'appuyait sur les masses encadrées, en tant que moyen et finalité et les principales intéressées au développement ». On voit là toute la puissance de ce dirigeant politique de premier plan. A bien des égards, nous ne sommes pas encore sortie de ses problématiques.

Mais les jeux sont faits, et la déboumédiénisation (relative) qui s'opère marginalisera définitivement Mohamed Salah Yahiaoui. Pour sa quatrième session ordinaire, le Comité Central du F.L.N., réuni du 29 au 31 décembre 1980, adopte plusieurs dispositions, dont l'une est sa mise à l'écart de son poste de « coordinateur » mais déjà en mai 1980, il avait été désavoué par le même Comité central). Mais cela ne suffisait pas à la nouvelle équipe qui se formait autour de Chadli Bendjedid et le 2 juillet 1981, les travaux d'une session du Comité Central du F.L.N. Se soldait par une exclusion du du Bureau politique du parti de plusieurs membres, dont Mohamed Salah Yahiaoui (et aussi de Abdelaziz Bouteflika). Au cours du 4ème congrès du F.L.N. (9- 22 décembre 1983), il est demi se de toutes ses fonctions. Les années 1980 sont pour lui une longue traversée du désert...

À la fin des années 1980, en fait après les émeutes d'octobre 1988, il est politiquement de retour. En novembre 1989, il réintègre le Comité central du F.L.N., et rejoint en 1991 le Bureau Politique.

Et dans les années 1990 et 2000 essaiera de maintenir le cap d'un positionnement démocratique révolutionnaire, socialement engagé, et toujours de facture arabo-islamique. Il est bien évidemment un partisan d'une vraie politique de réconciliation nationale, lors de la décennie noire.

 

Une ligne nationaliste arabo-islamique intransigeante

Mohammed Salah Yahiaoui, en raison de son héritage badisien, et de sa proximité avec l'Etat-Major Général de Houari Boumediene, a toujours été opposé à la ligne « nationaliste » de l'Algérie algérienne. Pour lui, l'arabité était centrale dans l'identité nationale, une arabité intiment liée à l'islam. Que l'Algérie fasse partie de la Fraternité historique des peuples arabes étai une évidence personnelle, mais aussi une exigence géostratégique. Ainsi, il contribua, comme militaire, comme diplomate, comme intellectuel révolutionnaire, à renforcer le front arabe de la résistance à l'impérialisme. Rien d'étonnant à ce qu'il dirige aux débuts des années 1970 une délégation officielle de militaires algériens, au Caire pour réaffirmer la solidarité de l’Algérie à l’Égypte, face à l'ennemi israélien.

 

Quelques années après, en s septembre 1979, Mohamed-Salah Yahiaoui se rend dans plusieurs capitales du Machrek arabe pour une visite officielle. Le contexte est difficile, avec les déstabilisations du Maroc (affaire du Sahara occidental), et de l’Égypte (qui avec les Accords signés à Camp David, aux États-Unis) sorte du champ de la confrontation avec l'ennemi israélien. Il propose à ses interlocuteurs une vision saisissante : « Le complot auquel est exposée la Nation arabe fait partie d'un plan très étendu. Ce qui se produit au Machrek, s'accompagne d'événements semblables . et de même portée au Maghreb arabe. Ce n'est pas le fait du hasard que le Machrek vive des événements graves, au même moment, où le Maghreb subit des événements aussi graves ? Ainsi, cette situation qui prévaut dans le monde arabe nécessite, pour son amélioration, la consolidation de la position arabe face aux complots tramés par l'impérialisme, le sionisme et leurs valets. Ce qui n'est possible que grâce à la vigilance et à la justesse de vue des pays arabes épris de justice et de liberté. Il faut pour cela, voir d'un même œil, les deux problèmes (Machrek- Maghreb), car en réalité, ils n'en constituent qu'un seul, découlant d'une même stratégie impérialiste, visant à diviser les forces arabes pour les affaiblir. De là, toute politique de riposte doit, pour être opérante, réunir tous les efforts des pays arabes tant au Machrek qu'au Maghreb, pour la résolution du conflit dans sa globalité. » Dans notre contexte des années 2018-2020, cette vision me semble largement prémonitoire des défis contemporains.

 

Plus que d'autres, il comprenait que l’acharnement de l'impérialisme à déstabiliser l'Algérie indépendante était lié essentiellement à sa dimension anticolonialiste et anti-impérialiste de sa oolitique interne et externe. Au Congrès de l'Union Nationale des Paysans Algériens, en avril 1978, il déclarait : « La politique extérieure de l'Algérie - reflet de la politique intérieure - reste fidèle aux principes du non alignement et à tout mouvement révolutionnaire qui lutte pour sa liberté, ses droits légitimes. C'est ce qui explique que les forces impérialistes et réactionnaires, ennemis de ces nobles principes qui inspirent notre politique, ont mobilisé tous les moyens d'intoxication dont elles disposent dans le but d'empêcher l'essor et l'épanouissement de notre Révolution à l'échelle de l'Afrique, du monde arabe et du Tiers-Monde. »

 

Le 19 mars 2005, l’occasion de la tenue à Alger du Sommet des chefs d’État et de gouvernement, des intellectuels et militants, appartenant essentiellement aux courants nationalistes et islamistes on rendu publique une Lettre dans laquelle ils rappellent un certain nombre de principes du mouvement révolutionnaire arabe, en particulier à propos des questions relatives au « « terrorisme », à l’Iraq, à la Palestine et au Liban. Mohamed-Salah Yahiaoui est l'un des signataires de cette Lettre (avec, notamment, Ahmed Ben Bella, Ali Kafi, Ahmed Mahsas, Abdelhamid Mehri, Lakhdar Bouragaâ, Rachid Benyellès, Hocine Zahouane, Abderahmane Chibane, Abdallah Djaballah, , Othmane Saâdi). Je voudrais ici en livrer quelques lignes significatives :

 

 

« L’indépendance de l’Algérie et la victoire de son combat glorieux ont été considérés par les Arabes comme un triomphe pour la nation arabe tout entière et comme une victoire indéniable pour toutes les causes de justice et de liberté dans le monde. Vous vous réunissez sur cette terre à un moment où son peuple commémore le cinquantenaire de sa révolution victorieuse et où la Ligue arabe, qui a soutenu l’Algérie dans son combat libérateur, fête le 60e anniversaire de sa création. »

« Certaines mains que vous serrerez aujourd’hui en Algérie sont celles de moudjahidine et de militants qui étaient désignés - durant notre révolution armée - comme des terroristes, et qui relèveraient aussi des critères du terrorisme tels qu’adoptés aujourd’hui par les États-Unis.

Critères qu’ils veulent imposer à l’ensemble du monde dont nous faisons partie et dont nous sommes même la partie la plus ciblée. Nous attendons de vous un rejet franc de l’amalgame délibérément entretenu entre la lutte de libération et les autres formes de violence qui sont inacceptables. »

 

Mohammed Salah Yahiaoui, nous sommes présents !